Théorie de l'Euro Dance

Publié le par Le(r)mite

 
Le temps béni des veaux gras et des Beats fluos
 
 
« Ce pouvoir qu’on avait… tu peux même pas imaginer. On était dans la tête des gens, man. On leur bousillait les neurones. Mais gentiment, hein. Et ils en redemandaient.
Mais ce qui comptait surtout, pour nous, avant tout, avant les filles et la coke, avant la virtuosité musicale, c’était le message. On disait aux gens : vazy man, saute dans tous les sens, défoule toi, casse tout mais ne m’oublie pas l’Amour. The power of love, quoi. C’était notre Croisade.
 Les jeunes maintenant, on leur dit quoi ? Achète toi un gun. Bute ta mère. Ton dieu c’est le fric… Ca me dégoûte.
Tu sais, au fond, je crois bien qu’on était la dernière Utopie. Rock, Hippie, Punk, Disco, Dance. Et puis plus rien. La civilisation est mal barrée. »
Ice MC, entretien du 12/02/96
 
« Il arrivaient par cartons entier au Mammouth du coin, ruisselant dans les bacs en bruissant. Parés de designs tellement cheap – palmiers, lunettes de soleil, boules à paillettes, gonzesses en string – qu’on savait direct que la marchandise était bonne. Que la came était pure.
Qui d’autre aurait pu se permettre un emballage aussi laid ? Impunité graphique de celui qui est conscient de sa force. Reine du bal vêtue de haillons pour enfoncer le clou de sa victoire. 
Ils en étaient au volume 5, 20 ou 47 et portaient des noms terriblement vides : Dance Machine, Maxi dance, Culture Dance, Maxi Beats, Mega Mix…
Et chaque mois, ils réapparaissaient. Copie quasi conforme des précédents, fluos jusqu’à la nausée. Typographie dégoulinante.
Des hordes de boutonneux piaillaient devant les étals, en manque. On jouait des coudes, furieux. Pas question de se faire dépouiller de son droit au bonheur musical.
Quelques malheureux, trop patauds pour tirer leur épingle du jeu, repartaient sans rien. On aurait pas aimé être à leur place.
Nous, on rentrait en vainqueurs, chevauchant nos mobs, brailleurs chevaliers des temps modernes. On courait dans nos chambres, enfiler la galette dans le poste. Tremblant d’impatience. Et on ne ressortait plus de la journée. Camés à l’Euro Dance. »
Janus Lumignon : souvenirs d’un vainqueur.
 
 
On n’a jamais fait mieux.
C’est indéniable.
Le temps béni des veaux gras et des évidences lumineuses. L’âge d’or du beat binaire. Du synthé maître du monde.
Dernier moment de l’histoire ou la culture populaire a œuvré pour le bonheur de tous. Humblement, mais avec une force gigantesque. Déferlant sur tous les bleds paumés du monde, squattant les ondes sans relâche, marquant la civilisation de sa patte classieuse, la Dance a, pour un temps, rendu l’Homme heureux.
On était beaucoup à souhaiter que ça ne s’arrête jamais. Que les prétentieux qui régnaient par le passé rentrent durablement chez leurs mamans. Détrônés par des mecs en survêt Violet fluo / Jaune mordoré. Mais voilà, le paradis s’est envolé. Et j’ai bien peur qu’il ne revienne jamais.
 
Ce qui me manque, ce qui manque à tous ceux qui ont réellement vécu cette époque, c’est la simplicité de la chose. Quasi rustique. Et tellement efficace justement pour ça. Pas de tournage autour du pot, de demi-mesure, de tergiversation. Une claque, c’est tout. Et ça marchait pour chaque morceau.
 
Prenez « No Limit » de 2 unlimited, l’hymne dance par excellence. Quoi de plus basique ? Une intro de 3 notes au synthé, l’arrivée des beats, le cri introductif (« everybody says yeah ! »), le surbeat pour lancer la semoule, le chant féminin du refrain (« no, no, no no no, no, no no no, no , no no no there’s no limit »), et quelques couplets rapés en cadence avec des paroles lumineusement indigentes (a titre d’exemple :
I work real hard to collect my cash
Tickie tickie tick take the time
When I'm going I'm going for mine
Open you ears and you will hear it
I tell you this cause there's no limit).
Puis pont débile, retour au refrain et fin de l’extase.
La recette musicale parfaite, alchimie totale.
Et elle était reprise dans chacune des productions de cette époque bénie. Machines à danser implacables répétées à l’infini. Eldorado inégalé.  
 
Janus Lumignon, le génial concepteur de la boule à paillette diffuseuse d’ambiance olfactives (Sensualité latino, Noir d’ébène, Macumba des tropiques…), le rappelle dans ses souvenirs : la chose avait à voir avec la dépendance narcotique. Tellement puissante, prenante, que de mornes journées se transformaient en rêveries extasiées et trémoussantes.
Une chambre d’adolescent devenait le repaire de la reine des pirates
Une mob Peugeot en panne une Ducatti 1100
La caissière de chez Carrouf Pamela Anderson
Et le garage de la grosse Rebecca, dite tronche de bœuf, le palace des milles plaisirs.
 
On avait pas besoin de grand chose pour décoller. Et on ne nous fourguait rien d’autre que ce dont on avait besoin. Pas de produits dérivés, de galaxie consumériste factice, de message politique, de querelles de genre. Pas non plus de fierté underground, de fausses considérations politiques, d’élitisme méprisant – 3 caractéristiques qui ont toujours suffi à mes yeux à discréditer la plupart des mouvements musicaux, du punk à la techno, quoi qu’en disent leurs supporters.
L’anti-grosse tête, quoi. Populaire jusqu’au trognon et pas factice pour un sou.
D’ailleurs, encore aujourd’hui, il suffit de faire le test. Dans n’importe quelle soirée, au sein de n’importe quel rassemblement, il suffit de passer un disque de Dance, n’importe lequel, et tout le monde se mettra à sautiller en souriant. Par la suite, les mêmes essayeront de cacher le plaisir qu’ils ont pris en parlant de second degré, de « charme du kitsch » et autres foutaises destinées à camoufler leurs gêne. En vérité, je vous le dis, personne ne résiste à l’envoûtement Euro-Dance.
 
Et puis - malédiction ! - tout ça s’est envolé, volatilisé. Pris dans l'euphorie, nous n'avons pas vu cette ombre noire planer au dessus de nos têtes gluantes de gel.
Ce qui s’est passé, ce qui a détruit la chose, c’est qu’après quelques années, la simplicité s’est vue malmenée. Certains se sont mis à cracher sur ce qui faisait le sel de la chose. A demander plus de complexité, plus de sens. Et les artiste ont voulu suivre. Maquiller intellectuellement leurs productions. En faire des oeuvres plutôt que des instantanés de bonheur. Comme si Mc-do, soudainement, se lançait dans la grande cuisine et postulait au Michelin. Si Pierre Boulez participait à l'Eurovision.  
Pauvres fous !!!
Des Vengaboys à Ace of Base, de Corona à Ice Mc, de 2 unlimited à Reel to Real, ils ont tous subis la même transformation, aussi triste que fulgurante. D’abord l’irruption d’une ambition différente, plus seulement celle de faire danser les foules, mais aussi celle de rivaliser techniquement avec ceux qui se faisaient se trémousser l’élite. Puis l'ego qui gonfle jusqu'à faire oublier l'essentiel : le bonheur du petit peuple. 
En moins de temps qu'il n'en fallait à Ice Mc pour lutiner une groupie, ils se sont effondrés, racornis, nous entraînant dans leur déroute, nous qui avions tout placé en eux. 
Un vent de désespoir s’est mis à souffler sur l’humanité. Manquait désormais – et pour toujours – le piquant, le merveilleux, les raisons de se lever, le croissant du matin, la ricorée du soir, le soleil des jours de pluie. Les justes furent traqués, les miséreux laissés à leur sort, les films de boule devinrent de plus en plus crus – ah, la douce et défunte saveur des téléfilms érotiques de M6 ou deux dos luisants s’agitaient en cadence sur fond de gémissements synthétiques ! On savait y faire alors, en matière d’érotisme... * –, les chocapics perdirent leur saveur paradisiaque, le baril de pétrole dépassa les 100 $, l’extrême droite grimpa en flèche et la civilisation dans son entier partit à vau l’eau. Seuls dans un monde sans piquant, sans rythme, les humains se mirent de nouveau à s’étriper. Et le moral des troupes vacilla, avant de lâcher prise. 
Désormais, nous marchons seuls.  
 
« We do what we want and we do it with pride »
2 unlimited, No limit 
* 
*

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Post face : Dernier survivant, Gunther & the Sunshine Girls, moustache décadente, esthétique irréprochable - mazette, quel mulet ! - et moue lippue en bandoulière, fait vibrer les foules avec des sonorités et une approche indéniablement proche des pionners Euro-dance. Seul problème : un second degré bien malvenu est à soupçonner.
 

* Nous y reviendrons prochainement. La question du téléfilm érotique à la sauce M6 ne saurait longtemps être éludée par les fiers laborantins de l'Observatoire National du Kitsch.  
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Nocki 11/12/2007 19:50

Heureuse que Kundera et le patchouli se marient toujours aussi bien. Intellectualiser le Kitsh voilà le tour de force, en faire un sujet de discution mondaine!! Ah ces bobo bios....

Migloudèsquement tienne

L'observateur impartial 12/12/2007 19:54

oh l'autre, bobo bio, qu'est ce qui faut pas entendre... Mon vin favori reste du bon rosé qui tache, garanti fourni en pesticides et autres défoliants. Et bobo, pour moi, ça reste encore synonyme d'Alain souchon pas plus (allo maman...). Mais dans un an ou deux, je ne dis pas...Nockouninesquement vôtre.

L'observateur impartial autant qu'avisé 10/12/2007 19:57

@ NOcki de mon coeur,

Je considère en effet que Kundera, le Patchouli et les citations absconses sont le ciment à prise hypra efficace de ce blog débilos.
Un peu d'intellectuallisme ne saurait me dévier de ma sainte tâche : bouter le non-kitsch hors de France et de Navarre.

Ton obligé

Nocki 10/12/2007 18:39

La voilà la station de correspondance entre l'être et l'oubli!!!!! Merci pour cette révélations MacGyver n'a qu'à bien se tenir!

Anonyme 19/11/2007 13:37

on dit la chicorée ou le ricoré mais pas la ricorée.
C'est d'un mauvais gout.
et pis ca se boit le matin

L'observateur impartial et avisé 19/11/2007 18:05

Merci mille fois pour cette précision. Quelle erreur impardonnable ! Ou avais je la tête ?  Merci aussi, inconnu lettré, pour cette incursion fabuleuse dans l'univers sans pitié de tes goûts en matière de boissons chaudes.Je le disais encore hier à Laborantine n°12 : "non seulement l'O.N.K. est un lieu magnifique de diffusion du savoir, mais c'est aussi un espace interactif ou des savoirs from all over the world se croisent." Tu en es la meilleure preuve...  Gargouillis amicaux

LCL 15/11/2007 08:37

Qu'est-ce que t'as contre les moustaches ? Il se tape des meufs, Gunther. Et des bonnasses !

Ps : eheh… Prem's de tous les commentaires de ce bloug (on n'échappe jamais à sa famille, comme disait l'autre. Sartre, je crois. A moins que ce ne soit Eiffel 65 ?). Je peux retourner me coucher.

Pps : " 3 caractéristiques qui ont toujours suffi à mes yeux à discréditer la plupart des mouvements musicaux, du punk à la techno, quoi qu’en disent leurs supporters."
Mais pas le hardcore, hein ? Le hardcore, c'est bon, non ? Pas de problème ?
"Jusqu'à la mort, même quand tu dors !"

Ppps : je salue, bras levé et sourire béat, la création de cet observatoire national, à même de donner au kitsch tout le lustre qu'il mérite.
Et je ne peux que noter, outre une plume alerte et acerbe, le soin apporté à constituer un environnement adéquat à l'ampleur de la tâche : la bannière inférieure est d'un (mauvais) goût très sûr. Bravo !