Barricades

Publié le par L'observateur impartial

          Du pavé dans la gueule couperosée du CRS 
          comme espèce en voie d’extinction.
  


Il y a quelque chose de bizarre chez moi.
Je rêve de barricades. D’internationales clamées le poing levé. De pavés à la trajectoire pure et rectiligne. Zigzagant dans l’espace avant d’atterrir limpidement sur quelque groin forcément coupable. Je rêve de drapeaux rouges ou noirs, peu importe, d’actes héroïques, de communes bruyantes. De peuple en arme.  
C’est ridicule, je le sais bien. Hors du temps. 
Une rêverie banale d’adolescent attardé. Une réminiscence de lectures boutonneuses : Vallès et
l’insurgé, Orwell et la guerre d’Espagne, Malraux, Vercors, Hugo, Koestler. Ils m’ont insufflé, les salauds, une telle dose d’admiration à l’égard d’une certaine forme de rébellion noble que tenter d’y échapper est vain. Impossible.
C’est ridicule, mais je n’y peux rien. Ca s’impose.
Kitsch ? Je ne sais pas. Démodé, c’est certain. Hors du temps. Relégué au rayons des vieilleries poussiéreuses par une époque qui se pique d’aseptisation.  
Et pourtant. Je rêve de clameurs populaires, d’injustices réglées à coups d’insurrections, de fraternisations dans le combat, de casquettes ouvrières sur des faciès aussi patibulaires qu’étrangement avenants. De combats de rue, cocktails Molotov à la main, foulard au cou. Je rêve de Grands Soirs.   
C’est dégueulasse, aussi. Parce que je sais bien que ce n’est plus possible. Que cet imaginaire qui encombres mes neurones, jamais ne se matérialisera. Qu’avec moi, toujours je le traînerais, boulet neuronal pesant autant qu’inutile. 
(Janus Lumignon : Souvenirs d'un vainqueur, 2002)
 
   
Pas à dire, on s’est bien fait avoir.
Dans les grandes largeurs.
On biberonnait tout ce qui pouvait se faire en matière de contestation, on s’enthousiasmait en pensant aux lendemains qui chantent, on préparait des scénarios où la Marianne guidant le peuple, c’était nous. Alors que clairement, ce n’était pas à l’ordre du jour. Ni du jour d’après.
   
Nos prédécesseurs, au moins, ils l’ont eu leur moment de gloire, leur frisson de jeunesse. En tout cas, ils en avaient la possibilité. Ils pouvaient l’avoir.Nous, les laissés pour compte de l’utopie, on se coltine une société de vieux avec des peurs de vieux. On est vieux avant l’âge, du coup, mimétisme oblige, minoritaires. Prématurément rationnels, trop tôt sevrés d’idéalisme. On parle retraites, insécurité, agressions, petits commerces. Des ado avec déambulateurs. Des gosses aux cheveux gris. Du côté des forces de l’ordre, toujours, c’est plus simple, moins dangereux. Du côté des mesquins, des pisses froids. (A cet égard, la récente ovation réservée aux CRS délogeant quelques « dangereux terroristes » de leur université, par les étudiants de Nanterre, est plus que parlante : encore plus réacs et lâche que les plus vieux cons des vieux cons. Des myriades de petits Pasqua grouillants de laide et mesquine insignifiance :
http://www.rue89.com/2007/11/13/nanterre-coups-de-matraque-sous-les-applaudissements)
 
Ce n’est pas qu’ils étaient mieux que nous ceux d’avant, non, suffit de voir comment ils ont tourné («  Trop de gens qui ont débutés sur les barricades finissent dans le gouvernement. » dixit Jules Copeau, 19ème Siècle). Ce n’est pas non plus qu’ils le méritaient plus. Non. C’est juste qu’ils vivaient dans un monde où l’aseptisation n’était pas forcément la norme. Où la rébellion grandiloquente avec poses anti-conformistes débile, était un passage obligé pour tout étudiant se respectant. Le reste suivait : les filles, les discussions jusqu’à plus d’heure dans des cafés miteux, sur l’existentialisme, Debord ou les lettristes, les périples en stop, les écharpes trop longues et les miettes d’Afghan partagées avec des mines de conspirateurs.
Fantasmé ? Bien sûr. Un mélange salement banal de films de Godard, d’overdose de beat génération et de poses à la Romain Duris dans le péril jeune. Mais finalement tellement plus inspirant que la basse matérialité qui nous tient lieu de ligne d’existence.
Ils rêvaient de révolutions.
On rêve de plans épargne logement, de codevis à indexation modérée et de nano i-pod encore plus nano.
 
Le propos, ici, n’est pas finalement pas d’analyser cette déchéance du flamboyant. Les bavasseries jusqu’à plus d’heure sur la mort des utopies, les bilans tristounets sur le conformisme triomphant, on laisse ça aux blougs politiques.   
Ce qui importe plutôt, c’est de renvoyer quelques images de la chose, d’en capturer les derniers filaments volatiles tournoyant dans une atmosphère si lisse, si plate. Pour mieux en déplorer la perte quant ils se serons éteints.
 
Et la trajectoire du pavé, parfaite et pure, filant s’écraser de main de maître sur quelque CRS abruti, si elle appartient au passé (par ses instruments d’abord : le pavé parisien, ce n’est plus ce que c’était. Par ses protagonistes, ensuite : le CRS parisien, désormais mutant invulnérable harnaché comme Robocop, ce n’est plus ce que c’était…), si elle s’inscrit dans un imaginaire que l’on voit mal se réactiver, reste une réalisation esthétique indépassable.
Chorégraphie parfaite, en noir et blanc, pour l’ambiance : la course solitaire vers les molosses menaçants, le temps qui s’arrête, le corps qui se tend, le bras qui mouline adroitement, le projectile qui vole, carré massif, vers une destinée prometteuse. Fumigènes en fond visuel, sirènes en fond sonore. Le repli poing levé. Kitsch au possible. Lumineusement cinématographique.  
 

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Pour le reste, peut être que je me trompe. Que Janus Lumignon, mentor entre les mentors, aussi. Que tous ces instantanés fantasmés – Dany le Rouge, la mort de Gavroche, le tableau de Delacroix, le sourire de Jane Fonda, la verve de Maïakovski – ce n’est pas plus mal qu’ils disparaissent. Qu’ils s’évaporent dans l’époque pour laisser place nette à une saine et productive rationalisation.
Mais alors,
dans ce cas,
de quoi ils vont parler les Livres (les vrais, pas les matages de nombril ou les essais à paillettes qui fourmillent déjà dangereusement) de demain ?
  
 
Chaque moment de débauche est une insurrection privée, de courte durée, contre les conditions statiques de la société.
(Jack Kerouac)
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Alexandra 15/11/2007 22:30

Mais pourquoi mettre une écriture si belle au service d'idées acnéiques ?
Oui à l'Euro-Dance et mille fois oui à l'observatoire du kitch, mais ces histoires de pavés dans la gueule : ça ne va pas bien ou quoi ?

L'observateur impartial 16/11/2007 00:36

Hey babydoll, le kitsch ne se choisit pas, il choisit sa voie, s'impose où on l'attend aps. Si il décide de s'exprimer à travers des histoires de pavé sur fond de braillements d'Internationale, c'est quand même pas ma faute, non ?Ps: ça va très bien. « La beauté exige le dérangement de la symétrie parfaite » (Jan Tschichold)

LCL 15/11/2007 21:47

Mince…

J'avais prévu de ne pas écrire de commentaires, de laisser la place aux autres. Mais je suis 100 000 % d'accord avec toi. Texte excellent.

Ps : qu'est-ce que t'as contre les blougs politiques ?

Pps : c'est qui, ce Lumignon ?

L'observateur impartial 16/11/2007 00:32

Lumignon c'est Dieu avec des grandes oreilles et un accent auvergnatLes blougs politiques je laisse ça aux autres, tu me connais (Cf. Paulhan et les mains dans le cambouis...), pas moy de gaspiller mes neurones à des conneries. Alors que la dance ou les chevaux qui sautent dans le vide, par contre... "Engagez vous qu'ils disaient" (Astérix) Pour le reste, merci