Chute de cheval

Publié le par L'observateur impartial

De l’art de (grandement) mériter son picotin.

 

 
C’est lors d’un voyage aux Etats Unis quand j’étais gosse que  j’ai eu l’occasion d’assister au spectacle majestueux des diving Horses, sur la jetée d’Atlantic City. Maintenant encore, J’y songe souvent. Nostalgique, il faut bien l’avouer.  
C’est que, j’ai beau chercher  mais je ne vois rien capable d’égaler l’absurde plaisir ressenti à la vue d’un canasson dégringolant à travers l’espace pour atterrir dans une piscine aux dimensions salement restreintes. Une expérience esthétique fabuleuse – les jambes fouettant l’air, le cavalier cramponné à  l’encolure, le silence angoissé du public, le temps qui s’étire démesurément.
Inoubliable.
(Janus Lumignon, Mes Amériques, 1992)
 
 
D’abord on s’interroge.

Quoi de vrai là dedans ?
Qui est factice ?
Le cheval étiré dans le saut, toute crinière sortie, pattes en équerre ?
Ou/et son cavalier, bizarrement lisse, métallisé même, genre mannequin de grande surface ?
 
Cette structure bizarre, c’est quoi ? Les mats d’un destroyer ? Un plongeoir tarabiscoté ? Une sculpture post-moderne ?  
Et puis la mer derrière. Qu’est ce qu’elle fait là ? Quel rapport avec le reste ?
 
Non, sincèrement, on ne voit pas.
Ces câbles qui strient l’espace, cet espèce de W.C. en haut du mât, l’irréalité absolue de la position chevaline… Ce ne peut être que factice, construit, travaillé. Ce n’est pas une photo réelle. Plutôt une installation démesurée. L’œuvre maboule d’un artiste mégalomane, genre Damien Hirst, le cinglé qui expose des grands requins blancs conservés dans du formol.
 
Mais…
Après recherches, on doit vite revenir sur cette position. Et admettre la faillite de notre intuition.
C’est qu’il s’avère que notre quadrupède en chute libre est bien réel.
Son cavalier aussi.
La chose, ce plongeon immense sur horizon océanique, les deux camarades de travail la réalisent quatre fois par jour. Devant une foule excitée rêvant de les voir rater leur cible, une piscine riquiqui – timbre poste d’en haut.
Il faut bien gagner sa croûte. 
 
La scène prend place entre 1900 et 1945, dans un genre de parc d’attraction sur le front de mer d’Atlantic City. Parc dont l’attraction vedette est ceci : le horse diving (littéralement, « les chevaux plongeant »), gigantesque dégringolade d’un homme et d’une bête, accouplés dans leur chute commune.  
 
L’inventeur de la chose ? William doc Carver, ancien partenaire de Buffalo Bill (l’immonde salaud spécialisé dans le massacre d’indiens et de bisons depuis des wagons de train – je vise, je tire, je savoure, à la jumelle, l’agonie de l’emplumé et je me replonge, impavide, dans la lecture du « New York Times », mon devoir accompli) du temps de son show sur l’Ouest américain. Carver fut également champion du monde de ball-trap en 1883. L’homme a de la ressource…
 
C’est en traversant un pont branlant enjambant la Platte river (Nebraska) que Doc Carver a l’idée qui va changer sa vie. Le pont s’effondrant partiellement, notre héros a tout le loisir de voir son canasson dégringoler dans la rivière, 20 mètres plus bas. Puis en ressortir comme si de rien n’était, indemne.
A la vue du splendide vol plané effectué par la bête, doc Carver a l’illumination : rarement spectacle ne l’a autant captivé. Les gens payeraient sûrement pour voir ça…
Les grandes découvertes naissent toujours de moments débile (Newton et sa pomme, Archimède et sa baignoire). Celle ci n’y fait pas exception.
 
Carver se lance, donc, et sa tournée à travers le territoire ricain devient un triomphe en moins de deux. Les chevaux s’élancent d’une plate forme construite par son fils et c’est sa fille qui sert de cavalière – mazette, quelle famille !
Au retour, Doc Carver s’installe à Atlantic City. Son attraction, appelée Steel Pier (digue d’acier), devient vite un succès considérable. Tout le monde – pouilleux comme bourgeois – ne raterait pour rien au monde le spectacle d’équidés hennissants tournoyant à travers l’espace, avant de s’affaler comme des crêpes dans le bassin microscopique assurant leur survie. 
Bien sûr, ils pourraient se lasser après quelques représentations, mais l’espoir de l’accident, du ratage sanguinolent, est trop fort : il ne faut pas risquer de rater ça…
 
La machine Carver tourne bien. Les gens affluent en grappes. Et les quelques drames qui surviennent ne font que populariser l’attraction.
A titre d’exemple :
1915 : Oscar Smith, 18 ans, cavalier vedette du show, perd la vie en chutant avec son cheval de la plate forme. La bête survit. Publicité inespérée (un photographe ayant immortalisé l’instant fatidique, le canard du coin quadruple ses ventes), le public se presse aux représentations, dégoûté d’avoir raté la chose mais confiant dans la loi des séries. Carver se frotte les mains
1931 : la belle fille de notre entrepreneur ès spectacles perd l’équilibre sur la plate forme. Son cheval ne survit pas à la chute. Elle se contente de perdre la vue – décollement des rétines – dans l’accident… Qu’à cela ne tienne, elle continue à sauter. Aveugle. Pendant 15 ans encore. Il faut dire que le public se presse en masse aux 4 représentations quotidiennes, l’espoir de voir se répéter l’événement Oscar Smith s’accroissant avec son infirmité…
 
La fin de la guerre venue, le show périclite. Trop barbare pour certains.
Paraîtrait que des esprits chagrins s’émurent du traitement réservé aux canassons. Et parvinrent à faire interdire la chose. Il faut toujours que quelqu’un gâche la fête…


                                           Ne changez pas de cheval au milieu de la rivière.  
                                                        (Abraham Lincoln, Discours)


 

 
Ps : aux dernières nouvelles, un petit ranch ricain du nom de Magic Forest continue à perpétuer la tradition. http://www.thedivinghorse.com/about-horse-diving.html
Las ! Sans cavaliers ni trappes maléfiques (un des principaux reproches adressés au Dr. Carver concernait ces moyens un tantinet déloyaux destinés à encourager le cheval à accomplir son devoir…), ces tristes simulacres effectués à des hauteurs ridiculement mesquines ne trompent personne. Réactiver une page lumineuse de l’histoire américaine est tout à fait louable. Encore faut-il y mettre les formes
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