Squelettes se disputant un Hareng Saur

Publié le par L'observateur impartial

James Ensor : Belgique, terre illustre

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Je suis né à Ostende, le 13 avril 1860, un vendredi, jour de Vénus. Eh bien ! chers amis, Vénus, dès l'aube de ma naissance, vint à moi souriante et nous nous regardâmes longuement dans les yeux. Ah! les beaux yeux pers et verts, les longs cheveux couleur de sable. Vénus était blonde et belle, toute barbouillée d'écume, elle fleurait bon la mer salée. Bien vite je la peignis, car elle mordait mes pinceaux, bouffait mes couleurs, convoitait mes coquilles peintes, elle courait sur mes nacres, s'oubliait dans mes conques, salivait sur mes brosses...
James Ensor, se remémorant sa naissance à l’occasion d’un discours.
 
James Ensor n’était pas n’importe qui.
Alors que d’autres – l’immense majorité – gargouillaient encore dans les restes d’un art pompier aussi dégoulinant que viscéralement laid, que quelques-uns – minorité entre les minorités – se débattaient pour sortir la tête du carcan traditionalo/classique via de timides incursions vers d’autres territoires picturaux – impressionnisme, symbolisme, pointillisme, manièrisme alambiqué… –, Ensor nageait des lieues au dessus de la mêlée, grand innovateur. Grand incompris, forcément.
Perso, je ne vois que deux génies qui auraient autant préfiguré l’histoire de l’art à l’orée du 20ème siècle : Alfred Jarry et Erik Satie, saints précurseurs absurdes du même tonneau, mais ne se mêlant pas vraiment de peinture.
Ensor, donc, était seul.
Janus Lumignon, Dictionnaire déraisonnable de l’avant-gardisme absurde, 1985
 
 
Squelettes se disputant un hareng saur : a t’on déjà vu titre plus classieux ? Sujet moins gnangnan ? Scène champêtre plus vitalisante ? Coup de poing esthétique plus vigoureux ?
L’O.N.K. réuni en conclave extraordinaire l’affirme unanimement : jamais !
Jamais, au grand jamais, peintre ne fit tressauter nos globes oculaires avec autant de maestria gigotante, de virtuosité absurde. - « Ou alors y’a longtemps, ou bien j'ai oublié. »*
 
Cette épique bataille opposant deux squelettes vindicatifs, rythmée par des règles bien étonnantes – sans les mains ! –, remue un je ne sais quoi de primitif qu’on a trop souvent tendance à reléguer aux oubliettes de notre cerveau. A cataloguer comme datant d’un autre âge.  
Ah, se battre pour un hareng saur… Trop longtemps que ce genre d’occupations grivoises n’est plus de mise en société.
Et pourtant, quelle classe !
Quel rendu esthétique !
Toute la misère du monde, toute sa mesquinerie intrinsèque, son impitoyable laideur, sont contenues ici. Condensé ultra puissant de disgrâce euphorisante.
 
Les attributs respectifs des protagonistes ne font que renforcer cette décharge visuelle bienfaisante :
Ce hareng saur, minable objet du duel, étiré comme un élastique sur le point de claquer. 
Cette chapka miteuse, genre grognard napoléonien en bout de course, exhibée grandiosement par la momie osseuse de droite.
Cette mâchoire décalée – mazette, quelle avancée des maxillaires inférieurs ! – de celui qui pendant la bataille semble déjà mâchouiller son bout de poiscaille rance.
Ce ciel mi rose, mi gris, mi blanc, mi violet, mi bleu, mi brun – totalement surréaliste.
Tant de détails qui réjouissent au plus haut point l'amateur avisé d'illuminations brinquebalantes...
 
Ensor conchiait son époque, qui le lui rendait bien – « mes concitoyens, d'éminences mollusqueuse, m'accablent. On m'injurie, on m'insulte : je suis fou, je suis sot, je suis méchant, mauvais... » (Ensor, 1897). Cynique absolu, mystique pessimiste, le peintre d’Ostende, dépeint une société décomposée, folle, guidée par la peur et galopant vers sa destruction. La mort et les monstres grouillent partout, affleurent de chaque parcelle de ses toiles. Un peu comme si Jérôme Bosch avait lâché la morale biblique pour aller salement se bourrer la gueule avec ses potes, avant de peindre ses visions d’apocalypse.
Ensor, donc, voit la mort partout.  (cf. cette nature « morte » aux choux rouges et oignons ressemblant à s’y méprendre à un tas de viscères sanguinolentes).
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En même temps, si la mort est omniprésente, elle n’en est pas moins joyeuse. Et l’humanité dans son ensemble devient un grand carnaval bordélique sous le pinceau divaguant d'Ensor. Chatoyants squelettes en goguettes, lugubres figures masquées réunies en conclave, Christ socialiste effectuant son grand retour sur la place de Bruxelles, acclamé par la foule (Cf. Illustration : L'entrée du Christ à Bruxelles)... Les visions d’Ensor, sarcastiques, insolemment mortifères, restent des pourvoyeuses machiavéliques de folie anarchisante autant qu'exubérante.
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Le message est limpide : tout me débecte, on me conspue (ce sera moins vrai à la fin de sa vie, où, la reconnaissance commençant à affleurer, Ensor abandonnera illico la peinture pour se mettre à la musique…), la société me rejette… qu’à cela ne tienne, l’essentiel est ailleurs, dans l’extraordinaire foisonnement imaginatif de mon cerveau, dans sa capacité à repeindre mon environnement à ma convenance. Si cette convenance est légèrement mortifère et si cela vous dérange dans votre confort visuel de bourgeois coincé, je vous emmerde. Profondément.
  
Incompris, aujourd’hui encore vu comme un peu kitsch, lourd, pas digérable, il n’en reste pas moins que James Ensor est une des figures de proue indépassables de notre panthéon collectivement fantasmé, ici, à l’Assemblée Internationale du Kitsch non-aligné.
Janus Lumignon, référence critique entre toutes, l’assure dans son indispensable (même si un tantinet verbeux...) Dictionnaire déraisonnable de l'avants-gardisme absurde, nous le suivons avec enthousiasme et assurance : Ensor est un grand parmi les grands.
  

* Pour les incultes ne reconnaissant pas cette référence soulignant notre dévotion à la Sainte Belgique bénie des Dieux, nous n’aurons qu’un seul mot : ouste ! Dégagez, cuistres ventripotents ! Nous n’avons que faire de vos lacunes.


En guise de conclusion :  
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Ne remuons plus ce grand cadavre flamand. Aujourd'hui mannequin creux, décoloré, animé par quelques criquets agressifs. Flandrophyliseurs intempestifs, désorienteurs déclassés délirants, vos excitations intéressées de siffleurs décalqués restent sans écho. L'art moderne n'a plus de frontières. À bas les rembrunis acariâtres. Fromagers égoïstes et sirupeux. Alarmistes frontiérisés. Charcutiers de Jérusalem. Moutons de Panurge. Architectes frigides et mélassiers, etc. Vive l'art libre, libre, libre!...
James Ensor
 
 
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Florence 02/03/2010 22:00


Quand il est 21h49, que l'on traîne sur le 'ternet parce que, évidemment, on est en retard et sérieusement préssé de trouver quelque chose à mettre sous l'oeil du professeur à propos d'Ensor, et
qu'après moult texte Oh combien ennuyant on tombe sur le tien, c'est un réel plaisir ! Merci bien pour cette régalade littéraire, je repasserai, et si j'aimais facebook je le publirai !


LCL 22/11/2007 13:30

Je suis allé jusqu'au bout.
Et j'ai kiffé.
Ecriture de grande classe, je m'incline. (même si je n'ai pas compris la référence : c'est une blague sur les frites ou sur les moules ?)