Waterloo revisited : Fouquet’s, morne plaine

Publié le par L'observateur impartial

La Puissance et la Gloire
et la teuf naze 

 
 
C’est vrai, j’ai fait partie des rares happy few invités par Sarkozy à sa petite surboum d’après élection au Fouquet’s. Et ben, c’était pas jojo. Minable. A tous points de vue.
Un genre de mixte suranné entre la soirée de clôture de l’université d’été du Medef – dress code vampire de la finance et obligation de posséder au moins 20% d’un empire médiatique – et la soirée de lancement du nouveau mixer Rowenta aux Bains Douche – célébrités never been à gogo, people oubliés paillettes factices en étendard, mauvais goût à tous les étages... 
Ajoutez à cela un côté première communion du petit dernier – ces gosses qui courent en hurlant, surexcités par l’occasion, ces inconnus à qui il faut parler parce qu’ils font partie de la famille, ces poses amicales avec le premier connard venu parce que c’est un grand jour pour la fratrie –, sauf qu’ici le premier communiant n’était pas n’importe qui mais sa majesté tout juste intronisée.   
Ce que j’ai pu me faire chier…
Tous ces gens qui hurlaient des slogans minables et lèche culs en essayant de grappiller des miettes de bénédiction du roi de la fête, pantins dérisoires.
Ils ont même fini par faire la chenille à la fin. L’horreur. J’étais coincé entre Bigard et Faudel. Vous imaginez, ça, vous ? Le fond du fond du trou en la matière.  
En rentrant chez moi, j’ai pris une douche de 3 heures, me frottant avec l’énergie du désespoir pour faire partir cette odeur rance d’affairisme sans scrupule, de mesquinerie médiatique hypertrophiée. 
Et vous voulez que je dise ? elle me colle encore à la peau, cette fragrance dégueulasse. 

Janus Lumignon, Mon pied sur le siècle, entretiens avec Guillaume Durand, a paraître en 2008.
    
 
 
 
06 mai 2007. Une jeune et vaillante observatrice de l’O.N.K., déguisée en fille de Cécilia, parvient à tromper la vigilance des portiers du Fouquet’s. Embarquée dans l’after minable du tout nouveau président, elle pénètre le « saint des saints en matière de kitsch prétentieux autant que bas de gamme » (ses propres terme).
Toute auréolée de son scoop, mais aussi bouleversée par la laideur prémonitoire du spectacle auquel elle vient d’assister, la courageuse laborantine nous fait dès son retour un récit circonstancié et saignant de la chose : « c’est clair, une nouvelle ère vient de commencer. Une ère salement débectante. Et la meilleure façon de s’en rendre compte, de deviner l’horrible suite, c’était de vivre cette soirée pathétique. Sarkozy, année zéro, tremblez masses bêlantes… Ce qui se prépare, c’est la France de la culture zéro : télé, show-biz, fric à foison et apparence comme seuls horizons du pouvoir en place. Une grande torgnole dans la gueule de tout ce qui a pu faire notre grandeur. De lourds nuages noirs s’accumulent sur nos têtes. Très noirs. »
Puis elle file chez elle taper son article, dans un état d’excitation proche de l’hystérie.
 
Si nous avons tant attendu avant de publier cette exclusivités, c’est que notre investigatrice de choc ne s’est finalement pas remise de  l’expérience. La commotion cérébrale résultant de son immersion en milieu ultra hostile a été trop forte. Et la pauvrette traîne dépression d’envergure sur dépression carabinée, refusant ne serait-ce que d’évoquer le sujet, s’enfermant dans une neurasthénie chronique des plus violentes.
Traumatisée, encore, et pour longtemps.
 
A l’O.N.K., on a pas mal discuté de la chose. Pour aboutir à une décision que nous jugions d’utilité publique : puisqu’elle ne pouvait faire elle même ce récit, le mieux était encore de diffuser au public le carnet qu’elle remplit de notes à la sortie du Fouquet’s (ne pas oublier, ne rien oublier…), avant de basculer dans la folie de celle qui a trop vu. Notes succinctes que nous avons mises en forme sans en changer la substance, à titre de témoignage. 
Sans commentaires.
 
*
22h30 :
J’y suis.
Atmosphère de ripaille, beuglements et accolades. Salle très sélect, Champs Elysée Connexion, clinquant et vulgaire.  
Tour dans les toilettes pour souffler une dernière fois.    
(Surprends Johnny et Bigard s’y enfilant de concert d’énormes doses de coke)
Plongée en apnée.
 
22h33 :
Bordel monstre.
Tout le monde parle en même temps, tente désespérement de capter l’attention de N. S. 
Et se tait religieusement quand le maître daigne parler.   
G Montagné renverse un plateau de petits fours. Vanne de N.S. : « tu peux pas regarder où tu vas, Gilbert ? » rires gras et serviles de l’assemblée.
 
22h37 :
Bolloré et N. S. dans un coin. Palabres agités. Je tente de m’approcher, discrètement. Il serait question d’un « yacht » contre quelques « menus coups de pouce à tes affaires ». Capte pas tout. Avenir éclairera ?
 
22h42 :
Incroyable le nombre d’has been invités : Mireille Mathieu, Faudel, David Douillet, Raffarin, Basile Boli… Gueules de requins sortant la tête de l’eau. Se goinfrent au buffet, genre naufragés après longue traversée du désert.
Ne pas oublier : insister sur absence totale d’intellectuels ou apparentés. Que des débilos ou des friqués monstrueux. Sarkozie sans cerveau ?
 
 22h45 :
Balkany vient tirailler la manche de N. S. L’informe qu’il « faudrait peut être faire un tour place de la Concorde où l’attendent ses partisans. Sous la pluie. Ce serait plus, disons, diplomatique. »
Réponse de N. S. (qui ne tourne qu’à l’eau claire et à l’ego, mais frôle quand même la folie nerveuse) : « de quoi ? Tu te crois où, mon gars ? Tu sais à qui tu parles ? Ils attendent ? Ben, qu’ils attendent. L’occasion de me voir, ils l’auront, tu peux me croire. A satiété. (rires gras, hystérique, de N. S.) » 
 
22h52 :
Marseillaise reprise en cœur, bouches pleines de homards. Je frissonne.
Bigard conclut, classieux : « des marseillaises, j’en ai tiré pas mal, tu peux me croire. Et, sans déc, celle-ci c’était la plus bonne. » Accolade de N. S. à son bouffon ès vulgarités. Bigrement représentatif.
 
22h55 :
Cécilia toujours pas là. Commence à tirer la gueule, le nouveau président…
2 filles de Cécilia complètement torchées. Prada attitude, portable vissé à l’oreille, cris perçants et regards dédaigneux sur ma robe même pas Channel. Rires méprisants.
Se contenir, se contenir…
 
23h02 :
Tablée Cac 40 au fond de la salle.
Bolloré, Bernard Arnault, serge Dassault… tous là. Plus d’affairistes que de politiques, en fait, ce soir.
N. S. s’isole un moment avec eux. Grands éclats de rires. Palabres discrets. Une seule phrase captée, from N. S., trop excité pour être discret : « les mecs, tout est à vous, fric et pouvoir, si seulement vous contrôlez un peu vos petites feuilles de choux. Vous gérez mon image, je gère votre portefeuille. »
 
23h05 :
Johnny s’écroule dans les yuccas. Bourré comme un coing. 
Se relève. M’aperçoit esseulée, à l’écart. Se traîne vers moi.
« eh, salope … euh … J’te baise … Viens là, salope… Viens là, j’te dis, putain ... »
Gueule couperosée, yeux sanglants, lippe menaçante. Tremble comme une feuille, l’idole des français.
Je fuis. Il beugle des horreurs en arrière fond.
 
23h07 :
Toast général lancé par Bernard Laporte : « à cette victoire qui en annonce tant d’autres. »
Hurlements approbateurs de la foute. Meutes de coyotes, gueules tournées vers le plafond.
Horreur : une deuxième Marseillaise est lancée… 
 
23h10 : 
Un garde du corps, menaçant : « t’es qui, toi ? »
Moi : « euh, la nièce de Cécilia ».
Lui : « ouaip, bah, on va vérifier ça »
Palabres, attroupement, scandale.
On me vire.
 
23h12 :
Dehors.
Respirer.
Respirer, respirer, respirer…
 
 
Ps : Folie aidant, il se peut que certaines citations de notre vaillante collaboratrice ne soient pas absolument conformes à la réalité brute. Pour le reste, l’ambiance, les gens présents, l’atmosphère de début de règne affairiste, nous nageons en pleine certitude. Pour s’en convaincre, se reporter à La nuit du Fouquet’s d’Ariane Chemin et Judith Perrignon, publié par Fayard. Ou au moins à l’article (La nuit bling bling de Sarkozy au Fouquet’s) que l’excellent journal Bakchich a consacré au livre. Ici : http://www.bakchich.info/article1991.html 
  
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La fameuse escapade de Sarkozy sur un yacht de milliardaire – juste après les beuveries mondaines au Fouquet’s le soir de sa victoire –, n’est pas du tout une faute, un impair, comme on l’a présentée. Certes, il est allé voir et remercier ses commanditaires, ses parrains, les gens de la haute finance dont il est le vassal. Mais il a surtout déclaré à tout le monde que ce serait désormais comme ça : il n’y a rien de mieux que le gain personnel, tout est désormais sous la règle du service des biens. […] Sarkozy a symboliquement montré qu’il se servait en servant.
Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom, circonstances 4, lignes.  
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La forme, c'est le fond qui remonte à la surface. 
Jean Cocteau

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