Tartinages mièvres, épisode 1 : mourir d'Amour.

Publié le par L'observateur impartial

Quant une boulangère au nez plat éclipse Vénus 
et ses déesses de copines.

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C'est un souvenir de mon adolescence que je n’ai jamais raconté. Trop peur des railleries, des moqueries. Point ne voulais passer pour un fou. Désormais, il est temps que ça sorte, que je dévoile cette part d’ombre (ou de lumière, c’est selon).
J'avais 15 ans alors. Et, pendant un an, j’ai désespérément aimé une femme morte depuis cinq siècles. Une petite intrigante florentine du 16ème siècle, la célèbre Fornarina immortalisée par Raphaël. Et ce n’était pas une lubie passagère, un amour d’un soir. Non c’était tout pour moi à l’époque. Je ne pensais qu'à elle.
Je l’ai rencontré un jour maussade. Mes parents m’avaient traîné dans un musée à l'occasion de vancances romaines. Je m’emmerdais prodigieusement, traînais des pieds en maugréant contre les croûtes poussiéreuses devant lesquelles mes parents s’extasiaient. Et puis – flash divin – je l’ai vue. Seins pudiquement dénudés, douceur incroyable du regard, luminosité de la peau.  Ni gravure de mode, ni perfection absolue, pourtant. Mais son expression, son attitude, tout en elle inspirait l’amour. Je m’y suis rué. Je rêvais d’elle, je luis parlais quand j’étais seul, je lui écrivais des lettres enflammé. J’étais fou. Mais tellement heureux. 
Je crois que jamais plus je n’ai aimé comme ça, depuis.
Janus Lumignon, confidences d’un Don Juan grisonnant, 2001
    
 
C’est une histoire d’amour magnifique. Kitsch évidemment.
De celles qui font pleurer dans les chaumières et sangloter même les plus rudes gaillards, quand vient l’heure des confidences au coin du feu.
Cendrillon, Iseult et Juliette peuvent aller se rhabiller, la Fornarina est dans la place.
 
C’est aussi une histoire d’amour un peu crue. Une histoire dont on tait la fin, généralement.
Parce qu’overdose de sexe, ça fait un peu olé-olé comme passage de vie à trépas quant il s’agit d’aborder un des trois maîtres incontestés de la renaissance florentine.
On se souvient tout avec émotion de ce bon vieux président Félix Faure, mort dans les bras de sa maîtresse, succombant d’avoir trop sailli sa promise à un âge où cela est parfois contre-indiqué*.
Et donc, le même sort fut réservé à Raphaël quelques siècles avant, mort – le bienheureux – dans les bras de sa dulcinée. Ce que Giorgio Vasari, génial contempteur des moeurs picturales de l'époque, décrira très poétiquement en affirmant que le génie avait succombé à "l’abus des plaisirs".
 
Au delà de l’anecdote, ce qui fascine dans l’histoire des deux tourtereaux, c’est l’histoire d’un peintre qui, bouleversé par ses sentiments, ne peut plus concevoir son art comme il le faisait avant. Pour qui la beauté n’est plus la même. Et qui, dans son coin, se met à concocter des odes à sa beauté personnelle, celle qui s’écarte des poncifs esthétiques de l’époque.
D’une fascination d’ordre collective pour un art académique à une déclaration personnelle à la femme aimée.
De la masse à l’unique.
D’où les critiques de l’époque dégainant leur panoplie rationnelle pour déclarer que « Raphaël, quand même, sur la fin, ce n’est plus ce que c’était… ». Et de critiquer le nez plat de la Fornarina, ses traits peu académiques, la simplicité de l’arrière plan. De gloser sur la déchéance d’un artiste accaparé par Cupidon plus que par l’art.
D’où également l’inscription dudit tableau dans une dimension supérieure : celle des grands mythes de l’histoire picturale.   
 
Raphaël, donc, au faîte de sa gloire, reconnu par tous et adulé comme il se doit, intronisé aux côtés de ses glorieux condisciples, Michel-Ange et Léonard, tomba éperdument amoureux. Pas un peu, pas de manière à pouvoir concilier ça avec sa vie habituelle. Mais totalement, sans espoir ni volonté d’y échapper. 
Et l’heureuse élue, la bien nommée Fornarina, boulangère de son état, Margherita Luti pour l’état civil, de devenir sa principale source d’inspiration. De donner des ailes au génie absolu de Raphaël.
 
A une époque où peindre pour soi même était peu commun, où les commandes constituaient la principale activité des peintres, Raphaël, à la fin de sa courte vie, peignait pour celle qu’il aimait.  
On le forçait parfois à sortir, à s’aérer les méninges, à oublier quelques instants la belle Fornarina, pour le ramener à la raison. Aux portraits de cardinaux et de papes, à l’évocation de sujets religieux, au bon goût, quoi.   
Mais lui n’en avait cure. Immanquablement, le bougre revenait à sa Fornarina comme un chat à son Ronron. D’autant que la belle maîtrisait assez son sujet pour rendre son amant éperdument jaloux, et donc éperdument épris.
 
Jusqu’à sa fin apothéose, Raphaël resta fidèle à son amour. S’enferma en sa compagnie pour des séances toujours plus longues. Dont il ressort qu’en fait de peinture, notre peintre ne faisait plus grand chose. Accaparé qu’il était par les appâts de sa tendre boulangère (Cf. plus bas, illustrations de Picasso où l’activité érotique semble largement l’emporter sur l’activité créatrice…). 
 
Toujours est il qu’en matière d’imaginaire collectif, l’histoire d’amour entre Raphaël et sa petite boulangère a eu une influence tout à fait fondamentale. Et qu’elle fait désormais partie des grands poncifs de l’histoire de l’art.
Le fait que la petiote soit entrée au couvent directos à la mort de son promis de peintre, a évidemment contribué à enraciner la légende. Tant la fidélité post-décès de la belle courtisane, s'inscrit dans un schéma romantique difficilement dépassable. 
 
D’autres, et pas des moindres, seront inspirés par la chose. Tenteront de représenter la Fornarina. Sans jamais rivaliser avec la maestria du pinceau amoureux de Raphaël.

Parmi eux :
Ingres qui s’évertuera de nombreuses fois à rendre l’essence de la relation entre le peintre et sa jouvencelle, comme ici dans ce Raphaël et la Fornarina peint en 1814 :

 
 
  
*
*
Dali, qui dans sa Galarina rendra un hommage appuyé au maître. Et avouera ainsi sa dévotion absolue à celle – Gala – qu’il avait su piquer à Eluard et se révélait quasi aussi cinglée que lui (donc digne d'amour, cela va sans dire) :
 

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Picasso qui consacrera toute une série de dessins érotiques à la chose. Dont le deuxième dans lequel un pape un tantinet voyeur participe aux réjouissances :
  

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Et d’autres, plus contemporains mais également inspirés, comme Joel Peter Witkin dans cette mise en scène photographique  (2003) :

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Ci-gît Raphaël, qui durant sa vie fit craindre à la Nature d'être maîtrisée par lui et, lorsqu'il mourut, de mourir avec lui.
Eloge funèbre du cardinal Bembo à la mort de Raphaël
  
*
* L’anecdote donna par ailleurs lieu au quiproquo le plus beau (ou presque) de l’histoire de l’humanité. Au prêtre accourant sur les lieux, s’enquérant de l’état de santé de celui qui venait de mourir et qui demandait : « le président a t’il encore sa connaissance ? »
Il fut répondu : « non, on l’a fait sortir par une porte dérobée »…
Le monde n'est-il pas merveilleux ?
 
 
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Commenter cet article

LCL 06/12/2007 21:47

@ Lémi : divine, mon cul… Elle est pas belle du tout, oui.

Quant à se taper des cochons sur une île déserte… euh…

@ Amélie : au contraire, je soupçonne le modèle d'avoir été moche comme un poux : ce brave vieux Raph a tout fait pour l'améliorer, mais…
Par contre, je suis d'accord avec toi sur les goûts contestables de Lumignon. Ainsi que de ceux de l'homme qui leur donne vie.

L'observateur impartial 07/12/2007 10:18

@ LCL Confiture aux cochons. Voilà tout.@ Amélie T'inquiètes : LCL est un cloporte. Il ne verrait pas la beauté même si on lui agitait devant ses petits yeux de fouine. Pour la fin de ton message : insinuerais tu que Janus, mentor entre les mentors, serait un adorateur d'images, et c'est tout ? Un fantasmagorique incapable de se confronter à la réalité ? Euh, je lui demanderais. Mais il risque de prendre ça mal...

Am&lie 06/12/2007 16:12

Il me tarde le prochain épisode... J'dois être un peu kitsh moi aussi alors, vu que je ne me lasse pas de relire avec plaisir ce tartinage mièvre.

Pour répondre à LCL, moi je dirais que Raphaël n'a pas osé peindre sa Fornarina avec tout son charme et son regard de coquine, soit par souci de bienséance (quoiqu'elle a quand même la main entre les jambes, donc pour la bienséance c'est un peu râté, selon moi), soit par peur de s'attirer des concurrents. Mais plus que le goût de Raphaël (dont l'aveuglement s'excuse par l'amour qu'il portait à cette femme), je déplorerais plus volontiers celui de Janus Lumignon, lui qui ne s'enflamma qu'à la vue du seul tableau.

LCL 04/12/2007 19:28

Euh… Je ne suis pas sûr d'avoir tout compris… la Fornarina, elle était bonne ? Ou pas ?

(Parce que si c'est bien la meuf du premier tableau, l'avait des goûts de chiottes Raphaël… Quoi ? Que je me casse ? Que je ne remette pas les pieds sur ce bloug avant d'avoir acquis un peu de maturité ? Mais euh…)

L'observateur impartial 04/12/2007 21:38

C'est vrai qu'avec un commentaire comme aç, habituellement tu te ferais jeter vite fait. Ce ne serait que justice. On n'injurie pas impunément la divine Fornarina. Bon, comme je n'ai pas encore des masses de fan à qui répondre, tu as l'avantage de la rareté. Brad Pitt serait seul sur une île déserte, il se taperait des cochons sauvages, si tu vois ce que je veux dire...Mais dès que j'ai quelque milliers d'afficionados en furie grouillant par ici, je te balance comme une vieille chaussette.