Danse avec les ours

Publié le par L'observateur impartial

L'illuminé et ses peluches tueuses : béatifier Grizzly Man
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Cet homme s’appelle Timothy Treadwell.
Cet homme est un peu notre héros. Beaucoup, même.            
D’ailleurs, à l’ONK, il est en instance de canonisation.
 
L’histoire commence à la fin des années 1980. Timothy est alors un surfer toxicomane désoeuvré. Grand blond athlétique, vaguement baba cool, maladivement mégalo (déjà, il n’en démord pas : son destin est de sauver le monde. Qu’importe s’il passe son temps à buller chez ses parents en fumant des joints…), il mène une vie de débauche, vide de sens. Désespérante, d’après ses souvenirs.
En clair, Timothy ne va pas très bien. Pas de but dans la vie, pas d’espoir particulier et un spleen retors qui le tenaille continuellement. L’illuminé déprimé cherche quelque chose pour combler ce grand vide qui palpite en lui. Et accomplir un destin qu’il n’imagine pas autre que grandiose.
 
Un jour où le suicide n’est pas loin, Timothy, qui se pique de convictions écologiques, pète les plombs dans les grandes largeurs. Marre de vivre dans un monde pourri, marre de ne rien faire en accord avec lui même. Il est temps de changer. Tout.
Alors il lâche sa planche de surf, défait – pour un temps – son bandana d’hippie sur le retour, délaisse l’héro et part illico accomplir sa quête :  
Vivre parmi les ours dans un coin paumé de l’Alaska.
Rien que ça…
 
Notre Mowgli post moderne ne fait pas ça (se joindre à une colonie de grizzlys et partager leur vie avec juste une tente et quelques provisions) pour le plaisir. Non, il le fait pour insister sur l’absurdité de la vie moderne et contrer la destruction de la planète. De son expérience, Timothy veut faire un exemple. Et met tout en œuvre pour faire connaître son action.
 
Donc, Timothy passe 13 étés parmi les ours (l’hiver, il court l’Amérique pour faire connaître son action). Se mêlant à eux, se faisant progressivement accepter, s’imprégnant de leur mode de vie, il trouve enfin sa voie. 
Et comme il a vite chopé le melon, il commence à filmer les moindres détails de sa vie quotidienne : comment il apprivoise les bébés renardeaux, comment il nage avec les ours, comment il devine chacune de leurs actions, comment il est tout seul mais heureux quand même, comment il brave le danger pour sauver le monde, comment sa longue chevelure blonde flotte dans le vent quand le crépuscule tombe sur l’immensité alaskienne... 
 
Chaque image filmée est l’occasion de se mettre en scène. C’est généralement sa copine qui tient la caméra (la courageuse prête à tout lâcher pour le suivre n’est jamais visible sur les milliers d’heures de film tournées, because oukase de son tourtereau cinglé : il faut accréditer l’idée que Timothy vit seul avec ses potes quadrupèdes mangeurs d’homme…) et c’est l’occasion pour Timothy de déclamer d’hallucinantes tirades écologiques. Où notre homme postule la fin de la civilisation humaine et encourage le retour à l’état de nature. Tout ça sur fond de paysages démentiellement beaux et d’ours gigantesques vagabondant derrière lui.
 
Ce qui devait arriver arrive finalement en 2003.
Timothy et sa copine sont boulottés par un ours mal luné qui n’était pas au courant pour leurs bonnes intentions…
Fin prévisible tant on ne batifole pas impunément avec les ours sans un minimum de précautions *.
 
Mais là ou l’histoire devient (encore plus) merveilleuse, là où elle acquière sa dimension d’œuvre d’art absolue, c’est quand le grand réalisateur Werner Herzog a vent de l’affaire. Et qu’il s’empare des longues heures de film tournées par notre écolo playboy. 
 
Herzog, mystique génial aime les fous mégalomanes. Les filmer, les diriger, montrer l’art suintant de leurs dérèglements, c’est ce qu’il fait le mieux.
Par le passé, il y avait déjà eu Klaus Kinski, acteur démoniaque au regard halluciné, avec qui il tourna Aguire, ou la colère des Dieux, (Sûrement le tournage le plus célèbre de l’humanité : une histoire d’empoignade grandiose entre deux cinglés sur fond de forêt vierge amazonienne**. Je ne résiste d’ailleurs pas au plaisir de placer cette photo mythique sur laquelle l’acteur teuton semble légèrement à bout de nerfs et remonté contre son réalisateur...), ainsi que quelques chefs d’œuvre injustement méconnus.  
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Donc, visionnant les images tournées par feu Timothy, Herzog sent qu’il tient là un sujet d’envergure. Que du jeune Treadwell il peut faire un héros tel qu’il les aime : ravagé, halluciné, guidé par un destin tordu, aiguillonné par un ego sans limites.
Et que de cette matière première de toute beauté, il peut faire un grand film.
 
Ce grand film, ce sera Grizzly Man, documentaire indépassable à la mémoire de Timothy.
S’y superposent images d’ours batifolant et commentaires mélo d’Herzog, logorrhée écolo babos du blondinet sauveur de monde et paysages majestueux. 
Mirifique de bout en bout.
 
Et, contre toute attente, l’illuminé y gagne encore en majesté. Roi parmi les ours, auréolé par sa mission, il attend sereinement cette mort horrible qui accomplira l’ultime étape de sa destinée. Ce martyr qui lui ouvrira les voies de la béatification.

Saint Timothy.  
 
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Ouaip. Tim était mon ami, il y a longtemps de cela. On a fait Katmandou ensemble. A l’époque, il n’allait pas très bien. Il végétait en gémissant sur son inutilité, s’enfilait son héro par quintaux, divaguait continuellement sur la fin du monde imminente. Un débris, quoi.
Et pourtant, je sentais bien qu’il n’en resterait pas là. Que de son errance il ferait quelque chose. Il avait une telle foi en la vie, en l’univers… Un type dément. Même aussi bas, il m’a appris un tas de trucs.
Il y avait notamment cette théorie si juste sur la malfaisance absolue de l’homme qu'il rabâchait continuellement. Une sorte d’équation aboutissant à cette vérité absolue : la terre, sans l’être humain, se porterait très bien. Avec lui, elle était en instance d’implosion. L’être humain, donc, était le nuisible absolu, le parasite à abattre. 
Il n’aurait pas échangé cent baril d’hommes contre un baril d’ours. En ça, il avait tout compris.
Janus Lumignon : Armageddon pour demain;  et c’est ta faute, ducon : entretiens 
avec Nicolas Hulot
, Le Rocher, 2004.
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* Ses proches insinuèrent par la suite que cette fin sanglante était souhaitée par Timothy. Qu’il avait prévu de finir comme ça, dévoré par ceux qu’il voulait défendre, pour donner une répercussion d’envergure à son action. Efficace, si c'est le cas…
 
 ** Concernant ce tournage, la légende veut que les indiens d’Amazonie participant au tournage, voyant la manière dont les choses tournaient et celle dont Kinski pourrissait la vie de tout le monde, aient ingénument proposé à Herzog de mettre à mort l’acteur frappadingue. Pour rendre service, quoi.
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LCL 10/12/2007 14:12

Ben quoi ? Les ours sont nos amis, il faut les aimer aussi !

Je retiens un truc essentiel de cet (excellent) billet : même pour des pauvres loosers comme Timothy, il y a un coin de lumière, un espoir de rédemption, une chance de potentialiser ses chakhras en réalisant son destin. "Chacun sa route, chacun son chemin, passe le message à ton voisin du fond..."