Sur les traces de Bukowski : l'écrivain ricain et sa bouteille

Publié le par L'observateur impartial

Murges et Littérature chez les Yankees


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Je n’ai jamais très bien compris de quoi ça vient, mais je n’aime que les écrivains ivrognes. Je m’en suis rendu compte dernièrement, par hasard. Et ça ne cesse pas de me perturber. Je veux dire, je ne crois pas qu’il faille boire pour bien écrire. J’ai même tendance à penser qu’écrire bourré ne débouchera jamais que sur des bafouilles errantes et désordonnées. Reste qu’à l’arrivée, le fait est là : il n’y a que ceux qui boivent qui écrivent bien, avec panache. En tout cas chez les ricains. C'est curieux...
Janus Lumignon : Dionysos Stories
 
Le goût frénétique de l'homme pour toutes les substances saines ou dangereuses, qui exaltent sa personnalité, témoigne de sa grandeur. Il aspire toujours à réchauffer ses espérances et à s'élever vers l'infini.
Baudelaire
 
 
Cliché :
New York City. Un homme voûté est assis devant sa machine à écrire, une Underwood noire clinquante et crépitante. La nuit est tombée et l’homme empile les feuillets. Une bougie chancelante éclaire le tout. A côté de lui, une bouteille d’un alcool quelconque, whisky de préférence. Régulièrement, le type remplit son verre, consciencieusement, sans cesser de marteler son Underwood. Aux premières lueurs de l’aube, la bouteille finie, l’homme s’affale sur son lit. Le chef d’œuvre est en route…
 
C’est un poncif qui a la vie dure. Un poncif que tout amateur de littérature d’outre-atlantique connaît sur le bout des yeux : la littérature, chez les yankees, se conjuguerait immanquablement avec l’alcool. Ferait partie intégrante du processus de création.
Ici, à l’ONK, on aime autant la littérature ricaine que prendre à rebrousse poils les idées reçues. Et il nous semblait que cette idée de l’écrivain ricain inéluctablement ivrogne était une distorsion mentale généralisée. Une forme d’accessoire adossé au mythe littéraire pour faire plus sexy (au sens de plus Destroy), plus vendable.
Alors, on a enquêté, fermement décidés à démantibuler le mythe, à ébrécher cette légende d’écrivain ivrogne. On a fouiné, on a enquêté, on a interrogé des masses d’écrivains ou leurs proche, on a même été jusqu’à fouiller les poubelles de Bret Easton Ellis et à interroger la concierge de l’immense Brautigan pour prouver leur tempérance. Et …
On a rien trouvé. Peanuts.
Et finalement, on a dû en convenir : aux States, un écrivain qui ne boit pas n’est pas un écrivain.
 
Il y a ceux pour qui c’est une évidence.
Bukowski (photo en haut et tout en bas) est le meilleur exemple de la chose, tant on ne pourrait dissocier son œuvre de la picole. Enlevez à Hank sa vinasse, il n’est plus rien. Ca ne l’a pas empêché d’être un des plus grands stylistes de son temps*. Et on dirait même que ça l’a encouragé. L’anecdote de l’évacuation manu militari d’un Bukowski salement aviné du plateau de Bernard Pivot (Apostrophes) est connue. On sait moins que le succès de son œuvre en France fut largement boostée par cette apparition titubante, et pour tout dire assez misérable (donc classe, CQFD). 
Il n’y a pas un livre de Bukowski qui ne suinte par l’alcool par toutes les pages. Il n’y a pas un livre de Bukowski qui soit dispensable.
On pourrait y voir un cas extrême, et en un sens c’est le cas, mais ce serait nier toute l’histoire de la littérature anglo saxonne au 20ème siècle : 
Faulkner ? buvait comme un trou. En est mort.
Hemingway ? la meilleure manière de le rencontrer était de fréquenter son bar préféré (entre midi et 3 heures du mat).
John Fante ? Fallait se lever tôt pour le trouver sobre. Et son fils Dan a repris le flambeau éthilyco/littéraire avec un enthousiasme non feint... 
Brautigan ? Un artiste de la picole tout au long de sa vie déprimée, imbibant avec ardeur sa longue moustache blonde de toute substance alcoolisée passant à sa portée.
Dylan Thomas ? Son alcoolisme est souvent la seule chose que les gens – bandes de nuls ! – connaissent de ce génial poète. 
Malcolm Lowry ? Son bouquin mythique et fortement autobiographique, Au dessous du volcan, raconte l’histoire d’un type détruit qui saute de cantina mexicaine en cantina mexicaine en s’abreuvant de mescal. Le livre est assez proche de la destinée personnelle de Lowry, mort un lendemain de cuite. 
Bret Easton Ellis ? N’en parlons même pas (cf ci dessous à droite, avec un autre grand écrivain éthilyco/toxico/déjanté : Jay Mc Innerney)…

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Et la liste s’étend, quasi à l’infini : Jim Harrisson, Heny Miller, Kerouac, Burroughs, Hubert Selby junior, Alexander Trocchi, Hunter S. Thompson… Peut-être pas tous des poivrots finis, mais des gars qui avaient un très sérieux penchant pour la bouteille (et/ou les drogues). Kerouac, à l’époque de sa réclusion misérable et solitaire chez sa môman, peu avant sa fin donc (cirrhose), avait une descente effroyable.
Même ceux qu’on imagine peu enclins à la chose, barbotaient dans la picole avec ardeur. Jack London, l’aventurier du grand nord, infatigable reporter courant le monde, qu’on aurait plutôt tendance à se représenter comme l’archétype du type sain, a vite fait ses preuves de Docteur ès murges d'envergures. D'ailleurs la lecture de son édifiant Cabaret de la dernière chance, tentative assez désespérée de chasser le démon de l’alcool par une vigoureuse dénonciation de ses méfaits, est plus que conseillée.
 
Finalement, ce qu’on prenait comme manifestation d’un imaginaire assez kitsch (l’écrivain malaxant son œuvre dans une frénésie alcoolisée solitaire) relève de la pure et simple réalité.
D’ailleurs, il est peut être temps de s’interroger : est ce qu’il ne faudrait pas forcer les écrivains français (pour la plupart fils de Flaubert et de son mépris de l’alcool : "Se griser avec de l'encre vaut mieux que se griser avec de l'eau-de-vie", dixit l’intéressé) à boire un tantinet ? C’est peut être à cause de cette tempérance franchouillarde que les écrivains à panache – ceux qui écrivent avec leurs tripes – n’existent pas vraiment en France. Et que quelqu’un comme Gainsbourg, ivrogne notoire et styliste incontestable, serait finalement ce qui se rapproche le plus de la littérature américaine dans toute sa splendeur (on ne parlera pas ici des petits péteux à la Beigbeder, convaincus d’être de la même trempe, mais ne valant pas – à notre humble avis – plus que des pets de lapin). Il y a Philippe Djian, aussi, mais paraîtrait qu’il a arrêté de boire…   
 
 
Un homme qui ne boit que de l'eau a un secret à cacher à ses semblables.
Baudelaire
 
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* A ceux qui doutent des talents du sieur Bulowski, lisez ou relisez Mémoires d’un vieux dégueulasse, les Contes de la folie ordinaire ou toute autre production du mozart de la canette à écrire, avant de revenir hanter ces lieux de votre triste personne. Et si vous doutez encore, rentrez chez vos mamans sans plus tarder. 
 
Ps : Après avoir écrit ce billet, on s’interroge : est ce que c’est nous, désaxés notoires de l’ONK, qui n’aimons que les écrivains titubants ? Ou est-ce que le panthéon littéraire américain est vraiment un ramassis d’éponges imbibées ? Si quelqu’un a un élément de réponse, qu’il le dise fissa. Ou se taise à jamais.
 
Pps : A tous les chipoteurs que je pressens arriver avec leurs gros sabots culturels, genre "et Tom Wolfe, alors, y picolait pas des masses, non ?" ou "Il y a ce type dans l'Illinois dont j'ai oublié le nom mais qui écrit génialement tout en restant d'une sobriété exemplaire", l'ONK réplique unanimement, avec une intensité non dénuée de mépris : "crotte " ! Ce que nous cherchons ici, ce n'est pas une vérité scientifique sans exception, mais une tendance générale liée à la littérature américaine.

 

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Commenter cet article

pier 18/09/2010 19:59


Petite réctif', c'est "Journal d'un vieux dégueulasse" et non "Mémoire...", pas bien méchant mais quand on parle du maître, je préfère être précis ;)


Le Charançon Libéré 23/01/2008 14:05

Ok, ok. Mais il y a ce type dans l'Illinois dont j'ai oublié le nom mais qui écrit génialement tout en restant d'une sobriété exemplaire. Alors, hein...

Ps : démonstration éclatante ! Bravo....hips....

l'observateur national, voire international 14/01/2008 17:52

@ Am&lie
Pour les clopeurs, celà dépasse notre champ d'investigation. Et puis, je pense pas vraiment que ça déteigne sur la manière d'écrire. Quoique, concernant la pipe, il y a peut être matière à enquête...

pour cette "tendance nationale à la dépendance", je suis pas sûr que ce soit plus patent chez les ricains. Par contre, c'est vrai que - pour les écrivains en tout cas -, il y a un côté beaucoup plus valorisé de la débauche. D'où mon combat pour l'alcoolisme des scribouillards franchouillards. Faites ingérer un litre de whisky à Philippe Delerm, peut être qu'il en sortira du Bukowski (je suis sceptique, ceci dit)...

Am&lie 07/01/2008 20:26

Alcool et cigarette vont souvent de paire ; je serais toi, j'aurais également enquêté sur les écrivains clopeurs ; en terme de cliché, celui-là aussi est très fort. Mais à savoir s'il correspond autant aux Américains qu'aux Français, là je laisse l'ONK juger...

Ne pourrait-on pas expliquer l'alcoolisme des écrivains américains par une tendance nationale à la dépendance et une facilité d'expression de ce problème ; alors que du côté français, on serait plutôt du genre à rejeter, dissimuler, "être contre" tous débordements, même créatifs ?