Tulipomanie et krachs floraux : quand la spéculation avait encore de la gueule…

Publié le par L'observateur impartial

Ervard Forstius mon amour

Tulipe.jpg
 L’oignon fait la force.
  (Fanfan la tulipe)

 
C’est un épisode assez peu connu de l’histoire économique mondiale. Le tout premier krach boursier. Le père de tous les dérèglements financiers. Le premier avatar de folie spéculative. Un genre de bande annonce des siècles à venir où des fleurs remplacent les actions et le cours du bulbe de tulipe le Cac 40. Plus classe qu’une banale crise des liquidités asiatique ou qu’une sempiternelle explosion de la bulle Internet, il nous semble. A l’affût d’histoires improbables et ravi de plonger son lectorat dans une ambiance studieuse autant que scientifique, l’ONK y a même trouvé son héros, un certain Ervard Forstius.  
   
Récapitulons :
1559 : les premières tulipes turques sont importées en Hollande. Immédiatement, un engouement assez étrange pour ladite tulipe s’empare de la haute bourgeoisie. Les grands de Hollande ne jurent plus que par ça. La tulipe est ce qui se fait de plus In, de plus branché. Pas question de déroger à son culte, sous peine d’illico perdre son statut social. L’équivalent du Blackberry maintenant, ou des courses à Longchamp.
En un demi-siècle, certaines races de tulipes atteignent des prix faramineux (2 fois le prix d’une maison bourgeoise, pour les plus rares). C’est que les tulipes sont fragiles et loin d’être à l’abri des virus. Et un de ces virus, la virose, entraîne des modifications esthétiques (mouchetures, zébrures, cf. illus ci-dessus) et confère à la fleur (à son bulbe surtout) une valeur positivement démente. Le pays tout entier sombre dans la folie de la spéculation tulipière.
L’engouement continue jusqu’en 1636. Tous les spéculateurs de Hollande ont alors investi leur argent dans la tulipe, mais aussi toute personne possédant un minimum de capital. Certains se partagent même les frais, divisant les bulbes les plus précieux en différentes parts afin de pouvoir se les payer.
Et puis, un certain Adriaen Roman, un peu interloqué par la folie tulipière s’étant emparée de ses concitoyens (il y a toujours des traîne-savates pour cracher dans la soupe...), se décide à écrire un pamphlet sur le sujet. Il y conte l’histoire d’un tisseur devenu fleuriste, se moquant d’un ancien collègue qui n’a pas suivi sa voie. Ce à quoi le tisseur lui répond que l’andouille c’est lui, et que les profits mirifiques dont il parle, il ne les a pas encore encaissé. En clair, rira bien qui rira le dernier, quand il essayera de vendre ses trois misérables fleurs au prix de 6 maisons.
 
L’ouvrage se propage. Et les quelques vendeurs qui l’ont lu, de peur de perdre tout, se mettent à brader leurs tulipes. Rapidos, ils sont suivis par leurs confrères dans toute la Hollande, effet domino aidant. En trois jours, le prix de la tulipe a baissé de 99%.
La suite est banale : ruines, suicides, vies brisées, reconversions dans le gouda, la beuh ou l'édification de moulins... Un genre de krach de 29 avant l’heure, n’épargnant rien ni personne étant donné que l’ensemble de l’économie repose sur la tulipe.
 
Dans ce climat de catastrophe, alors que chacun pleure ses biens perdus, que tous tombent comme de mouches au cours de l’hiver qui suit, un seul garde la tête haute, refuse de se laisser abattre. Parcourant les campagnes et les villes, obsédé par la fortune qu’il vient de perdre, un certain Ervard Forstius décime sur son passage les champs de tulipe. A coups de cannes, méthodiquement, l’illustre gaillard se fait vite un nom en se transformant en Attila des prés. C’est qu’il s’est donné pour tâche de faire payer aux malheureuses fleurs l’étendue du désastre. Battant à mort de sa canne chaque tulipe se présentant sur son chemin, Evrard gagne le respect de ses concitoyens et lance un mouvement de tulipophobie d'ampleur nationale que les autorités auront le plus grand mal à faire cesser. 
  
Pourquoi on vous raconte ça ? 
Bah, déjà parce qu’en tant qu’incurables romantiques, une époque où les fortunes se font et se défont via le cours de fleurs nous apparaît comme infiniment sympathique, voire paradisiaque.
Et puis, on espère un minimum qu’à la prochaine crise financière d’envergure qui ne devrait tarder (entends-tu, lecteur, ces subprimes qui glapissent dans le lointain ?), d’aucuns se mettront en tête d’imiter Ervard Forstius. Et de détruire avec acharnement la cause de leur ruine, sabrant tout sur leur passage, pillant banques et sièges de grandes entreprises, brûlant bourses et places financières, vengeant leur ruine en s’en prenant aux vrais responsables. Troquant la canne pour le Cocktail-Molotov,  peut-être, mais animés de la même légitime soif de vengeance*.   
    
 

banksy-Tulipe.jpg
 
* Oui oui, c’est un peu tiré par les cheveux, on sait. D'un mec un peu dérangé saccageant les champs de tulipes, bifurquer vers un appel à l’insurrection anti-capitaliste, on suit un raisonnement un peu alambiqué. Certains tristes sires pourraient trouver à y redire. Mais, ici, à l’ONK, ça nous botte, l’insurrection par les fleurs. Et puis, ça nous permet de mettre en illustration (ci-dessus) une oeuvre de Banksy qui nous tient particulièrement à coeur (spéciale dédicace à Ben le spécialiste universitaire de l'anarchie que le monde nous envie)…
 

Un marchand "fou" pour un bulbe 'Vice Roy' donna 2 chargements de blé, 2 chargements de seigle, 4 boeufs, 8 porcs, 12 moutons, 2 barriques de vin, 4 barriques de bière, 2 caisses de beurre, 1000 livres de fromage, 1 lit incluant le matelas et les oreillers, divers costumes et un pot en argent!
(K Galbraith)
 
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Commenter cet article

l'observateur du kitsch 23/02/2008 15:51

@ charançon,
oui mais moi, j'illustre mon discours d'exemples scientifiques et historiques, je me base sur du concret. Rien à voir avec tes petites divagations catastrophistes à la petite semaine. L'onk c'est pas l'huma ; ici, tu es dans la cour des grands, bloody gauchiste !
Pour tes petits compagnons postaux, te souhaite un joyeux karcher mental. Mais don't forget : point trop n'en faut...

@ Zgur
Oui, c'est à peu près ça. Disons que ce bon vieux Evrard est un peu l'ancêtre de Coubertin, en plus anarchiste.
Arf itou

Zgur 22/02/2008 20:37

La nouvelle devise du capitalisme "doomed" :

"Citius, Altius, Forstius" ?

Arf !

Zgur

Le Charançon Libéré 22/02/2008 14:36

Je savais bien que tu y viendrais, à l'effondrement financier mondial. Par la (plate) bande (de fleurs), mais ça revient au même… Alors : qui c'est qui traite l'autre d'illustre utopiste du krach à venir, hein ?
(Et une grosse tulipe dans ta face)

(HS, mais… en parlant du pays du gouda : les tulipes se sont peut-être effondrées, mais la poste y fonctionne très bien. Viens de recevoir un pli sympa en suivant les conseils du sieur Adriche. Eheh…)