Partager l'article ! Le rictus de Johnny Rotten, s’il eut été plus doux, toute la face de la perfide Albion en eût été changée (en pire): This is n ...
This is not a love song : le glaviot post-punk dans
toute sa splendeur
Sûrement le sourire le plus carnassier du 20ème siècle briton. Un savoureux mixte entre grimace sanguinaire et clin d’œil
cynique. Un condensé de méchanceté rigolarde et de nihilisme absolu. Une arme sans équivalent contre les boursouflés, réacs et pisses froids de tous bords. Le meilleur antidote aux glaciales
années Thatcher. Un sourire venimeux que même Attila il se serait damné pour l’avoir.
Le détenteur de la chose ? John Lydon, allias Johhny Rotten (littéralement « Johnny Pourri », référence à sa dentition un tantinet malsaine…), l’immortel chanteur braillard des
Sex-Pistols. Celui sans qui le punk anglais n’aurait jamais atteint les sommets sur lesquels il caracola gaillardement. La cerise humaine sur le gâteau du barnum punk.
On ne va pas s’attarder sur les Sex Pistols et leur histoire mouvementée, trop connu, trop rebattu. Pas le genre de l’ONK de manger à
des râteliers déjà surfréquentés (« la virginité thématique est le cheval de Troie de notre glorieuse approche journalistique », comme le dit si justement Janus Lumignon). Par contre,
la suite de l’histoire est moins connue. Et recèle itou son lot de croustillantes anecdotes.
San Francisco, janvier 1978. Les Sex Pistols viennent de mourir au front. Piteusement.
Leur dernier concert vient de s’achever. Il ressemblait plus à une exhibition de freaks qu’à une performance musicale. Sid Vicious, au fond
du trou, s’est tailladé un sanglant « give me a fix » sur le torse à l’aide d’un tesson de bouteille, junkie incorrigible et plutôt dérisoire (l’envappé titubant n’a même pas capté que
les autres ont éteint l’ampli de sa basse au début du concert tellement il jouait mal...). Et les trois autres ne se parlent plus depuis des lustres. Se détestent même cordialement. Le concert
s’en ressent. A chier, tout simplement.
A la fin du concert, Johnny Rotten s’assoit tranquillement sur la scène du Winterland, ses jambes pendouillant vers le public, et balance, rictus en bandoulière, l’immortelle sentence qui met fin
à l’aventure : « Z’avez jamais eu l’impression de vous être fait avoir ? »
Fin des Sex Pistols. Et, pour beaucoup, fin annoncée de Johnny Rotten.
Malcolm McLaren, l’enfoiré de manager génial et mégalo essaye bien de rattraper le coup par la suite. De reformer le groupe, sa vache à lait. Il a notamment le projet de tourner un film mêlant ses poulains et Ronnie Biggs, un gangster anglais rendu célèbre pour une sanglante affaire d’attaque de train. Un genre de Mesrine à la sauce britonne qui s’est enfui au Brésil pour fuir les foudres de la justice. Ca le botte bien, McLaren, un plan foireux comme ça. Un bon moyen de faire de la pub autour du groupe. Mais voilà, Johnny Rotten l’envoie chier. Et laisse les autres s’envoler pour une équipée brésilienne complètement loufoque.
La scène prend place fin 1982. PIL existe depuis trois ans. Les tristes sires qui considéraient Rotten comme un mongolien incapable de faire autre chose que brailler magnifiquement en jouant frénétiquement 3 accords de guitare avec la distorsion à fond les ballons en sont pour leurs frais. Le groupe est devenu une référence en matière d’expérimentation musicale et s’est détaché du punk pour s’orienter vers quelque chose de salement novateur. Devenant ainsi le pilier du post-punk. Et la reconnaissance des pairs est là. Indéniablement.
Par contre, le succès public n'est pas vraiment au rendez-vous. Rotten s’en fout, mais Virgin, sa maison de disques, un peu moins. Echaudés par des ventes de disques plutôt moyennes (en comparaison de la folie Sex Pistols), Virgin commence à mettre la pression sur Lydon. Aux yeux des patrons de la boîte, il est temps de pondre un tube, un truc qui pourrait se vendre en single, passer sur MTV, et tout le toutim. Le mieux, lui disent-ils, ce serait une chanson d’amour, fédératrice. Un truc un peu moins dur d’approche. Voire mièvre. Sinon, c’est la porte.
Le reste, la naissance de la chanson, est supputations. On imagine Rotten rentrant chez lui après l’entrevue. Cogitant un moment,
furieux (Une chanson d'amour? et puis quoi encore, chanter en playback? Reprendre du Bruce Springteen?). Cherchant comment entuber les pontes de Virgin sans se faire virer. Et soudain, rictus
déployé, il commence à poser les bases de cette Love Song qu’on vient de lui commander. Et qu’il intitule sobrement, magistral bras d’honneur aux pontes de Virgin et à leurs désidératas bassement
matérialistes : This is not a love song.
La chanson, foutraque au possible, est sautillante et absurde, l'essentiel des paroles étant constituée par le titre inlassablement répété par un Rotten goguenard. Must kitsch (très 80's dans l'âme) autant que manifeste musical, elle ne réjouit pas vraiment - euphémisme d'envergure - les pontes de Virgin quand ils l'entendent pour la première fois...
Ironie de l’histoire, ce bras d’honneur musical devient illico un carton absolu. Au japon, notamment, où il se vend des quantités
hallucinantes du single (pour des raisons plutôt mystérieuse, d’ailleurs : pourquoi les japon ?). Le clip, dans la même veine du « je vous emmerde, je fais ce que je veux et je le clame
haut et fort, bande de nazes » est tellement kitsch et absurde qu’on hésite presque à vous l’offrir en pâture (pour le
voir, cliquez ici). Rotten y danse dans une limousine décapotable conduite par un chauffeur en
livrée, fait coucou aux autres voitures, enchaîne grimaces devant un building... Pendant 4 longues minutes***. Se tortillant sur la banquette, twistant comme un banquier névropathe en costume
démodé et arborant d’immondes lunettes de soleil bleu fluo, il se fout ouvertement - c'est limpide - de la gueule du monde entier.
Ici, à l’ONK, on aime beaucoup ce clip (la chanson aussi d'ailleurs). On le considère même comme un chef d’œuvre absolu. Le truc qu'on
regarde chaque matin au réveil pour continuer à croire en la vie, un genre d’aérobic cervellesque qui nous sauve de la morosité.
C’est qu’à imaginer Johnny Rotten affalé sur son fauteuil et visionnant le clip débile qu’il vient de tourner, jubilant d’avoir une fois encore entubé son monde en beauté, on ne peut s’empêcher de ressentir une profonde sympathie pour l’arnaqueur en chef.
« Z’avez jamais eu l’impression de vous être fait avoir ? » : oh que si, et on en redemande… ****
« Etre gentil, c’est facile… » (Johnny Rotten)
* Après avoir quitté les Sex Pistols, il se verra interdire d'utiliser ce pseudo de Johnny Rotten, McLaren en réclamant la paternité. Suite à un procès ubuesque, Rotten sera forcé de se rabattre sur son nom de naissance, à savoir John Lydon. Nous, on préfère encore l’appeler Rotten, notre manière de prendre position (et après y’en qu’y viennent dire que l’ONK est pas un truc « engagé »…)
** Et si jamais t’es
pas content, tu files acheter les différentes galettes du groupe – notamment les trois premières – pour te faire ton propre avis et brûler ensuite
quelques cierges en l’honneur du saint homme déjanté et de ses intuitions révolutionnaires.
*** Le visiteur qui ne le regarderait pas jusqu’à la fin peut se considérer comme définitivement excommunié de l’ONK (oui, c'est cruel…)
**** Euh, Johnny, si tu me lis - le contraire m'étonnerait -, quand je dis qu'on en redemande, je parle de ta période glorieuse, hein.
Je ne voudrais pas qu'il y ait méprise. Par exemple, les récentes et risibles reformations des Sex Pistols ou tes participations à des émissions de télé-réalité, ce n'est pas ce que j'apelle de
mes voeux. Loin de là...
Ps : Lumignon est en vacances. Du coup, l'ONK tourne un peu au ralenti - un seul Lumignon vous manque
et tout est dépeuplé... Mais rassurez-vous, fans fidèles et innombrables, son retour est annoncé incessamment sous bientôt.