Changement de régime

Publié le par L'observateur impartial

Despotisme de la paresse, kitschophone et esthétique de l'espadrille :
Gaston Lagaffe à la tête de l ONK.

 

 

Lumignon était parti. Loin. Crapahutait par monts et par vaux, portant religieusement la sainte parole du Kitsch autour du monde. Che post-moderne, il avait abandonné sa révolution pour en créer de nouvelles, troquant juste la Bolivie pour des zones de non-droit du même tonneau (aux dernières nouvelles, l’intrépide pérégrinait en Picardie, distillant l'Evangile du Kitsch à ces misérables masses abandonnées de tous). 
A l’ONK, orphelins, inconsolables, on clapotait dans des eaux saumâtres. Et on s’interrogeait lugubrement : sans notre guide spirituel, comment mener à terme cette révolution par le kitsch que nous appelions désespérément de nos vœux ? Comment faire face à l’avalanche de demandes affolées envoyées par des fans en détresse ? Comment vivre, tout simplement, sans notre phare, notre petit père des enthousiasmes ?

L’atmosphère dans nos locaux était à la pendaison, au clapotage improductif. On tournait tous au prozac, au lexomil, à la kétamine pour les plus touchés. Une atmosphère de défaite planait sur nos têtes, et personne ne savait comment enrayer la vague sombre. Judith, la petite rouquine du service livraison, avait tourné gothique, et faisait le tour des bureaux en annonçant d’une voix zozotante (17 piercings sur la langue, on croit pas comme ça, mais ça handicape un tantinet niveau élocution) le retour du Malin en ces lieux désertés par la grâce. Georges, notre hippie de service, toujours prompt à dégainer la parole fleurie et l’optimisme halluciné (« t’inquièèètes mec, il restera toujours les fleurs et les oiseaux… ») s’était rasé la barbe et les cheveux, avait troqué Jefferson Airplane pour Eddy Mitchell et ressemblait désormais à un comptable propret et dépressif. Même Raoul, notre stagiaire cocaïné, celui qui engraissait comme un coq en pâte en nos locaux après la torture d’une formation HEC, se laissait aller à des excès lacrymaux impromptus durant les réunions.   
L’ensemble de la rédaction dégageait désormais une odeur âcre et rance de désillusion ennuyée.

On laissait passer la plupart des sujets sans réagir, englués dans la morosité. Cette vidéo d’un russe descendant cul sec sa boutanche de vodka dans les toilettes de son lycée avant de s’écrouler dans son vomi ne nous avait ainsi arraché qu’un sourire crispé, alors qu’en temps normal, on aurait tartiné joyeusement sur le spleen éthylique de l’âme russe à travers les siècles, convoqué le souvenir de Maiakovski ou Gogol et encensé le glorieux débile russkof. Pareil pour cette incursion de Star trek au pays des acides, rythmée par l’immense White Rabbit des Jefferson Airplane (la chanson préférée de Georges avant sa conversion forcée aux préceptes du marché), aussi incongrue que jouissive et qui aurait, à coup sûr, méritée un billet laudateur en bonne et due forme.
Les sujets s’accumulaient dans nos dossiers, toujours commencés, rarement finis. "Van Damme et la révolte du langage", "le motif point de croix à travers les siècles", "le retour de la chique", "Laure Manaudou Vs Paris Hilton", "Les bébés congelés : phénomène de mode ou passage obligé ?" … Tout un tas d'enquêtes ambitieuses qui ne semblaient pas parties pour voir le jour. On songeait sérieusement à lâcher l’affaire. Et à revendre nos locaux de l’avenue Montaigne pour fuir avec l’argent accumulé. Emigrer collectivement vers un ashram indien. Racheter une écurie de Formule 1. Ou proposer nos services au Figaro – 6 mois qu’ils essayaient de débaucher notre équipe de choc... N’importe quoi nous aurait semblé plus enviable que la situation présente. On voulait juste quelque chose à même de nous changer les idées. Quelque chose ou quelqu'un qui aurait nettoyé au karcher yahouesque (?) nos cerveaux embourbés dans la nostalgie lumignonesque.

Et puis, un samedi soir de bouclage, alors que nous n’avions strictement rien à boucler, juste des pages blanches, Georgette, notre secrétaire ukrainienne, eut une une idée. Rompant 52 mn de silence désespéré, interrompant Jean Loup qui s’ouvrait les veines avec son coupe-papiers émoussé, elle proposa, naïvement :
« et si, genre, on se trouvait un autre guide ?  »
Et tous, forcément, de rugir : « Lumignon est irremplaçable, gourdasse * »
Elle, d’insister : « mais pas pour toujours, blaireaux congénitaux*. Je sais bien qu’il est illusoire d’essayer de le remplacer. Mais juste en attendant qu’il revienne. Pour ne plus, genre, croupir comme des âmes en peine. »
Georges marmonna : « C’est pas ce qu’il aurait voulu. »
Eliane du service photogravure, celle qui déchainait les jalousies féminines pour la fois où elle avait réussi à coincer Lumignon dans l’ascenseur le temps d'un coup rapide, enchérit : « Ouais, ce serait sacrilège. Et puis, il va revenir, je le sens. »
Tout le monde ne partageait pas son avis. Finalement, on a débattu de la chose pendant des heures. Enfin, quelque chose nous motivait un peu. Il y a avait ceux qui trouvaient l’idée très bien, et les autres, ceux qui n’imaginaient pas obéir à d’autres ordres que ceux de l’immense Lumignon.
On a fini par trancher. On organiserait des élections. Et l’élu, notre nouveau directeur de la rédaction, ne resterait en poste que durant l’absence de Lumignon.


Les résultats du scrutin furent sans appels. Un raz-de-marée éléctoral en faveur d'un challenger imprévu : 89% des suffrages ! Dee Dee Ramones, son principal rival, était loin derrière avec son minable 4%. Pour tout vous dire, on n'a pas très bien compris ce qui nous arrivait. Je crois que la plupart d'entre nous a juste voté pour la personne que Lumignon semblait le plus admirer au monde. Celle qu'il citait le plus souvent comme exemple à suivre. De toute manière, en fervent démocrates, on s'est pliés au verdict des urnes. Et puis, finalement, qui d'autre que lui aurait  pu convenir ? Sans conteste, le meilleur avait gagné. Gaston Lagaffe, le garçon de bureau le plus admirable du 20ème siècle, propagandiste infatigable des saines vertus de la paresse et incontestable parangon esthétique de nombres de protagonistes de l'ONK (c'est bien simple, on le copie tous, capillairement comme vestimentairement...) était officiellement intronisé au poste de nouvelle tête pensante de l'ONK.

3 heures après, il débarquait. Un peu vieilli, un peu ridé, mais  fidèle à l’image qu’on en avait gardé : espadrilles bleues fluo, attirail improbable dans son sillage (dont un kitschophone, genre de platine DJ ne jouant que du Donna Summer), merveilleusement voûté et endormi.

Il a directos tapé du poing sur la table, renversant – M’enfin ! – illico notre cruchon de Vodka, tout en proclamant avec emphase : « tout ça va changer, je vous le dis. »
Il a testé les fauteuils. A commencé à tourner autour de Judith, la rouquine, l’appelant bizarrement « Mademoiselle Jeanne ». Puis a filé dans son bureau. Depuis, on entend quelques explosions éparses en provenance de son antre. Des accords d’un genre d’instrument qui semble reproduire le son d’une avalanche de boue. Il y aussi cette fumée rosâtre qui s’infiltre partout et nous donne des nausées. De temps en temps, une bande de 12 canards traverse d’un pas de sénateur nos bureaux. On cherche pas à comprendre, ni à les ennuyer. Mais ce serait bien qu’ils arrêtent de mâchonner les câbles électriques, parce que la plupart des ordinateurs ont déjà perdu leur connexion Internet. Et puis, on s’éclaire tous à la bougie, désormais c’est pas si pratique. Ca pourrait aller s’il n’y avait pas cette odeur de cassoulet-fraise, tellement prenante, qui s’infiltrait partout. Mais on finit par s’habituer. Et puis les 12 sucettes géantes** livrées ce matin par Jules de chez Smith en face sont très pratiques comme porte-manteaux.


En tout cas, nous, on attend les ordres, avant de lancer de nouveaux sujets. Et, je sais pas pourquoi, mais, à mon humble avis, je dirais que vous êtes pas prêt de nous relire… ***

 




* oui, l’athmosphère s’était quelque peu tendue ces derniers temps. Et la franche camaraderie qui nous animait auparavant n’était plus qu’un lointain souvenir. Sûrement une des raisons de notre plan Barbarossa hiérarchique...
**
Toi qui ne me lis jamais, te dédie cette divagation, au cas où. Après tout, t'es la seule constructrice de sucettes géantes que je connaisse. Et sûrement la seule à même d'apprécier à sa juste valeur la classe intemporelle de notre nouveau guide spirituel...
*** Peut-être que c'est pas plus mal, après des billets aussi improbables...
 

 



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l'observateur national, voire international, du kitsch 18/04/2008 13:07

@ Zgur
me doutais qu un fan de Russ Meyer me pourrait qu'opiner furieusement du chef a l'annonce de cette nomination. Le bon gout, c'est comme l'humour ou le velo, c est pour la vie...

Zgur 13/04/2008 16:46

Alors quoi ?
Une overdose de bananes ?
Lumignon est parti dans contrées barbichues ?

J'accueille cependant avec une immense joie le nouveau directeur de la rédaction, que je connais depuis très longtemps.

Même pour un intérim, il n'y a pas meilleur choix, m'enfin, je crois.

Surtout en ces périodes pitoyables pour notre pays dont le gouvernement ressemble à un immense gaffophone mal conçu.

Mais je préfère l'original à la mauvaise copie foireuse

Arf !

Zgur