L’adieu au Kitsch

Publié le par L'observateur impartial

 


Tu nous connais, on est pas du genre à faire des sentiments. A verser dans le mélo et l’eau de rose. Cartésiens, qu’on a toujours été, jusqu’au trognon. Convaincu de l’intense satisfaction procurée par la satisfaction du devoir rationnel accompli. Sans sciences, pas de joie. Sans ligne d’attaque franche et claire – mathématique – pas de paradis. Des Descartes postmodernes, voilà ce que l’on voulait être. Quand Alfred de Vigny déclamait lourdement son « la science trace vers les étoiles un chemin triste et droit », ou que Baudelaire gigotait mentalement, guignol grandiloquent, vers les femmes et les paradis artificiels, on gloussait. Forcément. Tant l’on savait que tout ça n’était que la triste prose d’attardés, de réacs romantiques aux idées pâteuses et vaporeuses. Point ne mangions de ce pain là. Les brâmes sentimentaux et fantaisistes ne passeraient pas par nous, on se l’était promis.
Et, vois tu, c’est ce qu’on a toujours essayé de défendre à travers l’ONK. Une approche scientifique et dépersonnalisée. Rigide, peut être, sans émotions, OK, mais tellement plus proche de notre idéal scientifique, de notre kitsch-antschaaung irréprochable. Des blocs de granit cervellesque rigoureux et parfaitement disposés, en ordre de bataille. Déterminés à faire triompher la Cause du juste et du rangé.
Mais voilà, derrière cette lumineuse rigueur scientifique qui nous tenait lieu de viatique, on savait qu’une faiblesse nous guettait. Que nous non plus, comptables de la cause kitsch, blouses blanches impavides, n’étions pas à l’abri de l’affolement des neurones, de la subjectivité hystériques. Achille avait son talon, Pandore sa boîte, Van Gogh son oreille, et nous… on avait notre Balavoine. L’intrépide héros de nos insomnies alcoolisées, le shaker synthétique de nos déhanchements solitaires sur le dance-floor du salon.
On l’a longtemps caché, cet amour. Danser sur Balavoine en public ? Plutôt crever. C’eût été avouer notre clapotage coupable dans des eaux malsaines, socialement bancales. L’alcool aidant, parfois, un scrupule nous prenait en société. Un courage risible. Timidement, on défendait l’être aimé. On vantait ses paroles maelstrom, sa carrure de chevalier 80’s, ses incursions jamais ridicules dans l’ouverture absolue de l’âme, sa destinée tragique, ses amours grandiloquents, ses remballes à Mitterrand. On s’emballait sur « L’Aziza », on disséquait – exégètes adorateurs – « Dieu que c’est beau », on creusait avec ardeur le terreau jamais épuisé de « je m’appelle Henry », croustillante réincarnation du Rastignac balzacien appliquée au top 50. On hululait notre foi en lui. Conquis, même si honteux. Parfois aussi, sous les lazzis des gardiens du bon goût, on tournait casaques, lâches, Judas sans grandeur. Mais toujours, au fond de nous, il y avait cette adulation sans condition, cette adhésion inconditionnelle. Amoureux, qu’on était.
L’ensemble de la rédaction de l’ONK, d’ailleurs, semblait galvanisée par la voix du lumineux en question. Parfois, quand tout le monde somnolait, perdait la foi ou pleurait le départ de Lumignon, quand ce con de Gaston nous cassait les oreilles avec son kitschophone et ses lubies débiles (tu peux te les foutre au cul tes sucettes géantes, babos mou), alors l’un de nous courait enfiler une galette de Daniel (oui, parfois, on se permettait ce genre de familiarités…) dans le lecteur de CD et la rédaction revivait de nouveau, fourmillait d’énergie et de foi en la vie. Comme si l’Illustre malaxeur de paroles absconses et de rythmes kitsch était notre potion magique, notre anti-kriptonite. Cacahouète magique insufflant force et persévérance dans cette désillusion ambiante.
On se surprenait parfois, lorsque les choses allaient vraiment mal, à se faire des marathons Balavoine : on se levait avec « je ne suis pas un héros », on chantonnait sous la douche ces paroles de « Tous les Cris les SOS » qu'on a jamais vraiment comprises, on prenait le métro avec « Sauver l'Amour » profondément enfoncé dans les oreilles – et l’infernal gris souterrain devenait guimauve azurée – on bossait sous perfusion « starmania », on glissait « chanteurs de charme » dans l’autoradio, acquiesçant grandement aux assertions injurieuses concernant ces enculés de chanteurs baveux/trafiquants d’armes qui font rien que piquer nos femmes, et la journée filait comme une mite soule, heureuse et insouciante. Il n’était plus question de grisaille ONKienne, de désertion lumignonienne, de plans de rigueur ou de toute autre incursion en territoire sombre. Faire danser la vie qu’il disait, on suivait le conseil à la lettre, ses mélodies en bandoulière.
Et puis, un jour, tout ça – cette foi, cette adulation – a commencé à demander à sortir au grand jour. S’est mis au travers de nos aspirations scientifiques. S’est glissé dans notre vie professionnelle comme le ver dans la pomme. On pensait « théorie », on écrivait « élégie ». On n’arrivait plus à tenir cette rigueur d’airain qui nous caractérisait (on le sait, certains plumitifs, apparemment jaloux, nous ont longtemps affublé du finalement flatteur patronyme d' « incorruptibles Narcisse qui se croient tellement au dessus du lot. » Et d’enchainer sur notre propension à ne pas suivre la ligne, à rester « au dessus de la mêlée », comme des « Albert Londres vantards »), qui avait fait notre gloire. On bossait sur un dossier Devo, et paf, on se surprenait à ne plus être objectif, à ramener notre vie privée, nos émotions personnelles, dans le tableau. Du coup, on coupait tout ce qui n’était pas conforme à notre ligne. Mais il ne restait plus grand-chose.
Et c’était pareil avec tout.
Par exemple, on écrivait de longues tartines sur l’âge d’or de la lutte québécoise, avec ses flamboyant héros – le nain Little Beaver, les frères Vachon, dont le magnifique et inénarrable Mad Dog Vachon, cf illus en haut avec son doux brother – mais, après concoction d’un reportage fleuve sur le sujet, on se rendait compte que ce n’était plus ça. Que la patte ONK manquait. Notre scientificité était prise en défaut, on palabrait en dehors de toute rigueur. E=Mc3, voire 4. Il y avait bien les sources, l’immensité du travail journalistique en amont, mais notre plume s’envolait vers l’hérésie romantique. On quittait le rationnel pour le sensible. Du coup on remballait notre sujet. On se tournait alors vers autre chose, comme cette « histoire raisonnée du tapis volant, de Schéhérazade à St Macloud », travail intellectuel de titan dont on était si fier, mais qui quel gâchis sombra également dans les affres du sentimentalisme gluant.

Tu le vois bien, des sujets, on en avait pléthore. Ils grouillaient sous nos plumes, s’entassaient dans nos valises mentales. Mais toujours, Balavoine s’interposait, nous dictait sa soif de poésie. Toujours, quand il s’agissait de mettre la main à la pâte, on se roulait dans la fange du romantisme effréné, du glapissement vers les étoiles. Pas forcément désagréable, d’ailleurs, cette aspiration à s’exprimer avec les armes du poète. Insuffler un peu d’âme dans notre approche, ça nous rendait vivants. Ca faisait danser l’écriture. Mais, tu le sais, l’âme n’est pas soluble dans le kitsch. On ne pouvait briller vraiment qu’à condition de convoquer les armes du scientifique – le scalpel, la courbe de niveau, le tableau statistique – pas en se tournant vers l’imaginaire et ses mondes mouvants. Lumignon l’avait magistralement théorisé quand il lança l’ONK dans les années 1960 : « nul ne saura triompher de l’hydre kitsch, le disséquer avec talent, s’il ne pratique une vie mentale monacale, vouée à la Cause. Pour nous, il ne peut et ne doit y avoir que le Kitsch, dans son dépouillement absolu. Le reste est à bannir. Coquecigrues et balivernes ne peuvent tracer la voie de l’épanouissement kitschien. » (L'Evangile selon Saint Kitsch, 1961)

Et, c’est triste à dire, Balavoine a bouffé notre rigueur, pourri nos aspirations à l’ascèse scientifique. C’est pour ça qu’on te quitte, mon beau Kitsch. Puisses-tu nous pardonner…



 
« Qui a vécu par le kitsch périra par le Kitsch » 

(Dolce, à son frère Gabanna)

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Commenter cet article

Thom 30/06/2008 09:36

Je ne parviendrai pas à contenir mes larmes...

Reviens, petit kitsch... reviiiiiiiiiiiiens...!!!

L'observateur du kitsch 31/05/2008 09:02

@ Skalpa
See ya, c'est certain. Lumignon ne saurait se terrer trop longtemps. Le kitsch semble avoir fait son temps, mais ce bon vieux Janus - polymorphe en diable - n'a pas dit son dernier mot.
Clapotis amicaux

skalpa 29/05/2008 20:19

Ca c'est de l'au revoir....
Pour paraphraser Charançon qui te paraphrasait me paraphrasant:
"Big up"!!!!

et see ya???