Déontologie journalistique : TF1 envoie du lourd !

Publié le par L'observateur impartial

L’art et la manière d’enfumer un despote qu'on soutient
 

 

Personnellement, je suis opposé à ce que l'on voie des images ou des statues 
de moi dans les rues... mais c'est ce que veut le peuple.
Saparmourad Niazov .
 
Nous sommes là pour donner une image lisse du monde.
Patrick Poivre d’Arvor.
 
 
La scène se passe en septembre 1996 dans les studios d’enregistrement de TF1. Ce jour là, les dirigeants de TF1 arnaquent en beauté le dictateur le plus farfelu et mégalomane de la terre : Saparmourad Niazov, dirigeant sanguinaire du Turkménistan. Celui qui affame son peuple pour se faire construire des giga statues à 15 étages, qui a rempli bibliothèques et manuels scolaires de sa prose indigeste en interdisant tout le reste, qui a décrété l’interdiction du tabac sur la voie publique le jour où les médecins lui ont conseillé d’arrêter de fumer et qui emprisonne à tours de bras ses prétendus opposants. Sûrement le dictateur le plus cinglé de la planète (Le Nord-Coréen Kim Jong-Il est aussi sur les rangs). Un mégalomane qui s’est construit un culte de la personnalité que même Staline il aurait pas osé. A son crédit, quand même, l’horrible baderne a eu la bonne idée de mourir en 2006.
 
L’histoire vaut son pesant de cacahuètes. Elle est même carrément hallucinante, splendide autant qu’inquiétante. Un mélange savoureux entre Surprises Surprises et les mercredis de l’histoire. On aurait refusé d’y croire si le journal en ligne Bakchich n’avait pas récemment mis en ligne la vidéo. 40 minutes totalement surréalistes, où Niazov le sanguinaire déblatère à gogo sur son amour de la liberté (!!!) et sur son amitié avec Martin Bouygues, le ponte n°1 de TF1. Du lourd. Du très lourd :

Niazov enfumé 1
Niazov enfumé 2 
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Le pourquoi de cette mise en scène, de ce canular d’envergure ? une histoire de gros, très gros sous, évidemment (200 millions de dollars à cette époque, plus d'un milliard pour l'intégralité de cette histoire d'amour entre un dictateur et ses vigoureux maçons démocrates).
En vue de l’obtention de gigantesques chantiers de construction au Turkménistan (la folie des grandeurs de Niazov fait du pays un lieu privilégié pour les requins du bâtiment : construire un zoo dans le désert, ça rapporte…), les dirigeants de la chaîne ont monté une arnaque d’envergure au dictateur turkmène. Qui n’y a vu que du feu. En bref, ils lui ont fait croire que l’émission de 45 minutes enregistrée ce jour là, avec 4 invités spéciaux (des patrons : Martin Bouygues, Patrick Le Lay - les 2 pontes de TF1 - et le patron de Gaz de France – il y a du gaz à foison au Turkménistan) serait diffusée en prime time sur la plus grande chaîne de France. Sous le croustillant intitulé « le Turkménistan et son avenir économique » (on croit rêver…).  
Et le despote cinglé de se prêter au jeu, de bavasser sur la splendeur du Turkménistan et son amitié avec la France. Sans comprendre que la chose ne sera évidemment jamais diffusée par TF1. Que tout ça n’est qu’une gigantesque mise en scène pour que l’entreprise Bouygues récupère des chantiers en flattant l’ego démesuré du despote dans le sens du poil.
D’ailleurs, Niazov, de retour au Turkménistan, évoquera souvent la chose avec fierté, citant comme preuve de sa puissance quasi divine ce documentaire canular jamais diffusé. 
 
La chose fait sourire. Voire se marrer franchement. Cette baderne ignoble de Niazov convaincu que la chaîne la plus puissante d’Europe fait une émission à sa gloire, c’est plutôt réjouissant.
Jean Claude Narcy, l’intervieweur, quasi mort de rire devant la crédulité du tsar turkmène impassible, c’est plutôt fendard. (extraits ici des moments où le présentateur vedette de TF1 de l’époque a le plus grand mal à ne pas pouffer : Ne pas rire, ne pas rire )
Tout comme le montage de ladite vidéo, très ORTF dans l’âme, avec ce plan moisi sur la tour Eiffel et les flonflons militaires en fond sonore.
 
Mais... 
Quand même, pour ce que ça représente d’impunité absolue de Bouygues, c’est totalement effarant. Glaçant, même.
1996, c’est la grande époque de TF1.
Depuis 1987 et la privatisation de la chaîne, les pontes qui la dirigent osent tout.
C’est que Bouyghes, le repreneur, géant du bâtiment, n’est pas une demi-portion. Et qu’il entend bien étendre son pouvoir tentaculaire sur le monde médiatico/politique français. Pour mieux faire fructifier ses affaires de par la monde.
Rien n’est trop tordu pour la chaîne **, trop machiavélique. Il s’agit de peser sur le pouvoir politique pour engranger des contrats. D’utiliser la puissance de feu de TF1 dans tous les domaines qui peuvent rapporter. Et il y en a beaucoup.    
 
Il y avait le précédent de l’interview bidon de Fidel Castro *** par PPDA. Plus grave car le berné n’était pas un despote débile, mais les plusieurs millions de téléspectateurs avachis devant les infos qui croyaient visualiser un entretien exclusif. 
 
Mais le coup de Niazov, s’il est magistral, est quand même salement révélateur. En arriver là, c’est être capable de tout. D’une hypocrisie absolue. Comme Total en Birmanie ou Elf en Afrique, Bouygues est prêt à tout pour faire fructifier ses pépettes. Aucune morale, aucun principe. 
Les droits de l'homme ? bah, une notion rétrograde, nuisible au commerce... Tout s’efface devant les billets verts. Même quant ils viennent de la plus immonde des crapules ubuesques.
 
Ceci dit, on échangerait pas mille barils de gaz contre un visionnage de cette merveilleuse vidéo. Un summum difficilement dépassable, même pour les chevronnés du kitsch composant l’ONK.  
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* Vous n’êtes pas obligé de regarder en entier… 
Le très croustillant article de Bakchich est disponible ici :
Bakchich Niazov 
Il se termine pas ces mots très justes :
« En conclusion de ce grand moment de déontologie, on pourra savourer une citation de Martin Bouygues, sortie d’une brochure du groupe datant de 2005, et dans laquelle le PDG défend les vertus d’un capitalisme responsable : Oui, je considère que l’entreprise doit observer des règles morales strictes et définies. Plus nous sommes éthiques, plus nous sommes rentables. Sans rire.» Rien à ajouter. 
 
 
** Pour s’en convaincre, lire impérativement le livre que Pierre Péan et Christophe Nick ont sorti en 1997 : TF1, un pouvoir, époustouflante chronique d’un empiétement total de la chaîne sur la sphère politique française.
 
*** Pour ceux qui ne connaissent pas l’histoire, elle constitue un sumum difficilement dépassable en matière de foutage de gueule médiatique. Une entourloupe minable montée par le « plus grand journaliste de France », alors en mal d’ego. En bref :
Une conférence presse donnée par le dictateur cubain, 100 journalistes présents, et un montage agile pour faire croire que PPDA est seul à interviewer Castro (on remet sa voix sur les questions des autres journalistes et on coupe toutes les images où d’autres protagonistes apparaissent : fastoche…). Minable exercice de désinformation de masse dont on ne comprend toujours pas que PPDA ait pu se relever quant la chose s’est ébruitée (grâce en soit rendue à l’indispensable Pierre Carles, toujours sur les bons coups…).
  
 
Ps : Saparmourad Nyazov est enterré dans le mausolée construit tout spécialement par son pote Bouygues à Gypjak. Symbole plaisant, n’est il pas ?
 
 

 

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Commenter cet article

LCL 06/12/2007 22:01

Eheheh… excellent !

Un foutage de gueule aussi bien mené mérite une salve d'applaudissements. Dédiée à TF1, au butor dictateur et à l'auteur du billet.

(Juste un regret : que Lumignon n'ait rien eu à dire sur ce joli enfumage. Même si la citation de Niazov, qui occuppe sa place, est de toute beauté)

L'observateur impartial 07/12/2007 10:28

@ LCL Je sentais bien qu'il y avait un vide à combler. Du coup, j'ai Bigophoné ce bon vieux Janus, actuellement en voyage aux Bahamas (il prépare un reportage sur l'oeuf de Colomb, enfin, je croyais...). Sa réponse brute, telle qu'elle : "Ah Niazov... Il y aurait tant à dire sur lui. Sur sa mégalomanie rampante, sur son esthétique agonisante, sur son incroyable laideur morale. De la folie brute. Mais là, vois tu, je suis en vacances. Je profite de mon repos. Et j'ai aucune envie de me faire chier à les interrompre pour tes beaux yeux. Lâche moi les baskets, ok ? Frère ou pas frère. D'ailleurs lui aussi parfois se permet de délaisser ses lecteurs, non?  Je ne te salue pas. bip bip bip"Te voilà bien avancé...